La visite de Mohammed ben Salmane en France, l’énergie en vitrine, le Liban en coulisses
Analyse du Pôle Prévention et Résolution des Conflits de l’Institut International d’Études Géopolitiques (IIEG)
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane est attendu à Paris ce dimanche 23 et ce lundi 24 août pour une visite officielle présentée, côté français, sous un angle avant tout économique : diversification des routes d’approvisionnement énergétique, rapprochement entre « Vision 2030 » et « France 2030 », coopération dans les transports, l’énergie et la santé, et approfondissement du partenariat stratégique franco-saoudien.
Une lecture uniquement transactionnelle de cette rencontre serait pourtant une erreur d’analyse.
Elle occulterait le fait que cette visite intervient à un moment où plusieurs dossiers de sécurité régionale, à commencer par celui du Liban, convergent précisément vers le couple franco-saoudien.
Une relation ancienne, mais rarement égalitaire
La relation entre Paris et Riyad ne date pas d’hier.
Elle s’est construite sur plusieurs décennies autour d’intérêts croisés : contrats d’armement, infrastructures, investissements et coopération économique pour la France ; accès, pour l’Arabie saoudite, à un partenaire occidental disposant d’une capacité diplomatique, militaire et institutionnelle significative, notamment en Europe et au Conseil de sécurité des Nations unies.
Sur le dossier libanais en particulier, le royaume saoudien a longtemps joué un rôle de parrain discret mais déterminant, depuis les accords de Taëf, qui ont contribué à mettre fin à la guerre civile libanaise, jusqu’aux multiples médiations financières et politiques menées depuis Riyad dans les moments de crise du pays du Cèdre.
Ce rôle historique s’est toutefois progressivement érodé, parallèlement au renforcement de l’influence iranienne et du Hezbollah dans l’équation politique libanaise, conduisant Riyad à réduire son engagement direct.
Le choix iconographique accompagnant la communication officielle mérite également attention. Dans une séquence diplomatique fortement codifiée, la mise en scène des dirigeants participe elle aussi à la représentation du rapport bilatéral. Elle ne saurait toutefois, à elle seule, déterminer la nature du rapport de force entre les deux capitales, lequel doit avant tout être apprécié à l’aune de leurs intérêts respectifs et de leurs marges de manœuvre.
Le Liban, angle mort apparent, enjeu réel
Officiellement, le Liban ne figure pas en tête de l’ordre du jour communiqué par la présidence française. Mais le calendrier invite à dépasser une lecture purement économique de la visite.
Une réunion préparatoire à la conférence internationale de soutien à l’armée libanaise et aux Forces de sécurité intérieure doit se tenir à Paris le 17 septembre prochain, après plusieurs reports liés à la dégradation du contexte sécuritaire régional.
Cette initiative doit associer étroitement la France, les États-Unis et l’Arabie saoudite. L’implication de Riyad apparaît déterminante pour lui conférer une assise régionale dépassant le seul cadre occidental.
Dans le contexte actuel, marqué par la situation persistante dans le sud du Liban, le désarmement encore inabouti du Hezbollah et la fragilité des institutions libanaises, une conférence internationale dépourvue d’un engagement saoudien significatif risquerait de perdre une partie de sa capacité de mobilisation auprès de plusieurs partenaires arabes du Liban.
C’est précisément là que se joue l’équilibre du couple franco-saoudien.
La France a besoin de l’implication saoudienne pour renforcer la crédibilité régionale de son initiative libanaise dans un environnement sécuritaire fortement structuré par les positions américaines et israéliennes. L’Arabie saoudite, de son côté, trouve dans son dialogue avec Paris un espace diplomatique occidental lui permettant d’affirmer son rôle régional tout en diversifiant ses partenariats et ses canaux d’influence.
Le Pacte de La Mecque, un nouvel élément de l’équation régionale
Cette visite ne peut se lire isolément du Pacte de défense conjoint de La Mecque, signé le 7 août entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan, dans la continuité du rapprochement stratégique engagé entre Riyad et Islamabad.
Le pacte prévoit qu’une agression contre l’un des signataires soit considérée comme une agression contre l’ensemble, sans désigner nommément d’adversaire. Les États signataires présentent ainsi le dispositif comme défensif.
Sa portée symbolique n’en demeure pas moins considérable : trois puissances à majorité sunnite affichent leur volonté de construire une forme de solidarité stratégique et de dissuasion collective à un moment où plusieurs acteurs régionaux cherchent à diversifier leurs garanties de sécurité.
L’une de ces puissances, le Pakistan, dispose de l’arme nucléaire. Le texte du pacte ne permet toutefois pas de conclure à l’extension automatique d’une garantie nucléaire pakistanaise à ses partenaires. Il convient donc de distinguer la portée politique et symbolique de l’accord de ses implications militaires opérationnelles, qui restent encore à préciser.
Au-delà du contenu juridique du pacte, son existence introduit un paramètre supplémentaire dans l’équilibre stratégique régional.
Pour Israël, l’émergence d’une coordination renforcée entre Ankara, Riyad et Islamabad est susceptible de constituer, à terme, une contrainte supplémentaire sur certaines de ses marges de manœuvre régionales.
Cette évolution intervient parallèlement à une détérioration marquée des relations entre Israël et la Turquie. Les tensions autour de la Syrie, les échanges de déclarations particulièrement fermes et les divergences stratégiques entre Ankara et Jérusalem témoignent d’une rivalité devenue plus structurante.
La Turquie privilégie néanmoins, à ce stade, une combinaison de réponses diplomatiques, politiques et juridiques. Ankara conserve par ailleurs la profondeur stratégique que lui confèrent son appartenance à l’OTAN et ses relations avec plusieurs puissances occidentales, sans que celles-ci constituent pour autant une garantie automatique dans l’hypothèse d’une confrontation régionale.
C’est dans cet environnement que l’Arabie saoudite doit avancer avec prudence : partie prenante d’une nouvelle architecture de coopération sécuritaire aux côtés de la Turquie et du Pakistan, Riyad cherche parallèlement à préserver son rôle de médiateur et d’interlocuteur crédible auprès des puissances occidentales.
La séquence parisienne répond précisément à cette logique. Elle permet à l’Arabie saoudite de consolider simultanément plusieurs dimensions de sa stratégie : diversification économique, partenariat européen, influence diplomatique et autonomie stratégique.
Une interdépendance devenue temporairement asymétrique
L’analyse du Pôle Prévention et Résolution des Conflits de l’IIEG conduit à identifier une asymétrie particulière dans la séquence actuelle : sur le dossier libanais, la France semble avoir, dans l’immédiat, davantage besoin de l’implication saoudienne que l’inverse.
Sans un engagement significatif de Riyad, la conférence de soutien à l’armée libanaise pourrait voir sa capacité de mobilisation régionale diminuée, alors même que les États-Unis et Israël disposent d’un poids déterminant dans l’équation sécuritaire du pays du Cèdre.
L’Arabie saoudite dispose, quant à elle, d’une gamme croissante d’alternatives. Elle approfondit ses partenariats asiatiques, développe de nouvelles coopérations sécuritaires et entretient des relations étroites avec la Chine, dans le cadre d’une politique étrangère cherchant de plus en plus à multiplier les partenariats plutôt qu’à dépendre d’un seul centre de puissance.
Cela ne signifie pas pour autant que Riyad puisse se passer de Paris.
La France demeure pour le Royaume un partenaire européen important : puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, acteur militaire et diplomatique au Moyen-Orient, puissance technologique et industrielle et porte d’accès privilégiée à certains réseaux politiques et économiques européens.
La transformation économique portée par Vision 2030 crée également d’importantes complémentarités avec les capacités françaises dans les infrastructures, l’énergie, les transports, la santé, la défense, les technologies et l’investissement.
Paris et Riyad ont donc besoin l’un de l’autre, mais ni pour les mêmes raisons, ni avec la même urgence.
Sur le dossier libanais, l’urgence apparaît aujourd’hui davantage française. Sur le temps long, l’interdépendance demeure plus équilibrée.
Propositions du Pôle Prévention et Résolution des Conflits
Sur la base de cette lecture, l’IIEG formule trois recommandations.
1. Ancrer le Liban dans une diplomatie de résilience régionale.
Il conviendrait d’associer structurellement l’Arabie saoudite aux principales initiatives internationales concernant la stabilisation du Liban, plutôt que de solliciter Riyad comme simple soutien ponctuel.
Une implication durable de l’Arabie saoudite, aux côtés des partenaires internationaux et régionaux concernés, pourrait contribuer à donner à la reconstruction institutionnelle de l’État libanais une assise politique et financière plus solide.
2. Distinguer clairement l’agenda énergétique de l’agenda sécuritaire dans la communication officielle.
L’urgence énergétique ne doit pas occulter le traitement de fond des dossiers de sécurité régionale.
Les deux dimensions sont naturellement interdépendantes, mais leur traitement politique nécessite des temporalités et des instruments différents. Une meilleure lisibilité de ces deux agendas permettrait d’éviter que les impératifs économiques immédiats ne relèguent au second plan les enjeux de stabilité régionale.
3. Explorer un canal de désescalade turco-israélien soutenu par Paris et Riyad.
Face à la montée des tensions entre Ankara et Israël, la France et l’Arabie saoudite pourraient explorer la possibilité de consultations diplomatiques discrètes visant à prévenir les incidents et à maintenir des canaux de communication indirects entre les parties.
Paris dispose de relations institutionnelles avec les deux acteurs, tandis que Riyad conserve une capacité de dialogue régionale et un intérêt direct à éviter qu’une confrontation turco-israélienne ne déstabilise davantage le Moyen-Orient.
Il ne s’agirait pas nécessairement d’une médiation formelle, mais d’un mécanisme de prévention et de désescalade destiné à empêcher que les tensions actuelles ne produisent des effets en chaîne, notamment en Syrie et au Liban.
Le risque pour les ménages, une alerte à ne pas minimiser
Au-delà des enjeux diplomatiques, cette séquence porte également un risque économique concret pour les ménages européens.
La réunion ministérielle consacrée à la diversification des routes d’approvisionnement énergétique n’est pas un exercice de style. Elle intervient alors que le détroit d’Ormuz, voie de passage stratégique pour une part considérable des hydrocarbures mondiaux, demeure soumis à une fermeture revendiquée par Téhéran et à des perturbations majeures du trafic maritime.
Si cette diversification tarde à se concrétiser, ou si la région venait à connaître une nouvelle escalade — qu’il s’agisse d’une aggravation des tensions turco-israéliennes, d’une nouvelle flambée au Liban ou d’une détérioration supplémentaire de la situation autour du Golfe — la volatilité des prix de l’énergie pourrait rapidement se répercuter sur les économies européennes.
Pour les ménages, les conséquences potentielles sont directes : carburants, chauffage, transport, coûts de production et, par effet de transmission, prix de nombreux biens de consommation.
L’accord énergétique recherché avec Riyad ne constitue donc pas seulement une opportunité d’investissement. Dans le contexte actuel, il participe également d’un enjeu plus large de sécurité économique et énergétique pour la France et pour l’Europe.
En résumé
La visite de Mohammed ben Salmane à Paris ne saurait se réduire à une opération de diversification énergétique et d’investissements croisés.
Elle intervient à la croisée de plusieurs transformations majeures : l’avenir du Liban, l’émergence de nouvelles formes de coopération sécuritaire autour du Pacte de La Mecque, les tensions croissantes entre la Turquie et Israël, la fragilisation des routes énergétiques traditionnelles et la recherche, par les puissances régionales, d’une autonomie stratégique accrue.
Dans cette équation, la relation franco-saoudienne ne relève ni d’une dépendance unilatérale ni d’une alliance parfaitement symétrique. Elle constitue une interdépendance dont l’équilibre varie selon les dossiers.
La France apporte à Riyad un relais diplomatique européen, des capacités industrielles et technologiques et une relation avec une puissance membre permanent du Conseil de sécurité. L’Arabie saoudite apporte à Paris une capacité d’influence régionale, des ressources économiques et énergétiques et, dans le cas libanais, une légitimité politique auprès d’acteurs que la France ne peut mobiliser seule.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir qui a besoin de qui, mais lequel des deux dispose, à cet instant précis, du plus grand nombre d’alternatives.
Dans la séquence actuelle, et particulièrement sur le dossier libanais, cet avantage semble appartenir à Riyad.
Khaled Hamadé
Président de l’Institut International d’Études Géopolitiques (IIEG)
Analyse réalisée sous la direction du Pôle Prévention et Résolution des Conflits de l’IIEG




