Pour une diplomatie africaine de la paix
Le choix du langage, condition de crédibilité et d’efficacité
À l’approche du prochain sommet de l’Union africaine, la déclaration relative à la situation en Palestine et au Moyen-Orient ne peut être traitée comme un simple exercice politique ou symbolique car elle engage la crédibilité diplomatique du continent africain, sa capacité à être reconnu comme médiateur et, plus largement, son rôle dans la construction de solutions de paix durables dans un système international de plus en plus fragmenté.
Dans les relations internationales, les mots ne sont jamais neutres, ils structurent des positions, mais surtout des possibilités. Selon le langage employé, une déclaration peut ouvrir un espace de dialogue ou, au contraire, le refermer durablement et, dans un conflit aussi polarisé que celui du Moyen-Orient, cette responsabilité est déterminante.
L’Afrique et sa tradition de la médiation
L’Afrique dispose d’une légitimité singulière dans l’art de la médiation car depuis plusieurs décennies, l’UA s’est affirmée comme un acteur de facilitation dans des contextes de crise complexes, qu’il s’agisse de conflits internes ou régionaux. Cette posture repose sur un principe fondamental : pour être écouté de toutes les parties, il faut rester au-dessus des clivages et préserver des canaux de communication ouverts.
Cette crédibilité ne repose pas sur la condamnation, mais sur l’équilibre ; un médiateur cesse donc d’être utile dès lors qu’il est perçu comme partie prenante. Le langage employé dans une déclaration officielle n’est donc pas une question secondaire : il conditionne directement la capacité d’un acteur à rassembler, à dialoguer et à faciliter.
Les limites d’un registre accusatoire
Dans les conflits internationaux, il existe une distinction essentielle entre le langage diplomatique et le langage juridico-pénal. Le premier vise à créer des conditions politiques ; le second produit des effets de jugement et de mise en accusation.
Employer un vocabulaire unilatéral, désigner un responsable exclusif ou qualifier juridiquement une situation en amont de tout processus politique peut répondre à une logique morale mais sur le plan diplomatique, ces formulations tendent à rigidifier les positions, à réduire l’espace de négociation et à transformer une déclaration politique en acte de confrontation.
Un acteur qui aspire à jouer un rôle de médiation doit préserver sa capacité à parler à tous et les termes juridiques ferment souvent des portes que la diplomatie tente précisément de maintenir ouvertes.
La primauté du droit humanitaire et de la protection des civils
Face à la gravité de la situation, la priorité doit rester humanitaire car en effet, les civils, palestiniens comme israéliens, supportent le poids principal des violences. La protection des populations, l’accès sans entrave à l’aide humanitaire, le respect du droit international et la désescalade constituent un socle minimal autour duquel un consensus large peut se former.
Ce registre, conforme aux pratiques multilatérales, ne nie ni les souffrances ni les responsabilités, il vise à créer un terrain commun, indispensable à toute dynamique politique ultérieure. Placer la dignité humaine au centre du jeu permet de dépasser la polarisation et de préserver un espace de dialogue.
Sécurité mutuelle et paix durable
La solution politique durable repose sur une réalité largement reconnue : deux États vivant côte à côte, dans la paix et la sécurité. Cette perspective implique deux exigences indissociables : la souveraineté et l’autodétermination palestiniennes, ainsi que la sécurité d’Israël.
Ces deux dimensions ne s’excluent pas, elles se conditionnent d’ailleurs mutuellement car sans sécurité, aucun État ne négocie et sans dignité et autodétermination, aucune stabilité n’est durable. Reconnaître cette interdépendance ne constitue pas un renoncement, mais un acte de réalisme diplomatique.
La paix ne peut être construite sur l’insécurité permanente de l’un ou sur la négation des droits de l’autre, elle suppose une approche capable de tenir ensemble ces deux impératifs.
Crédibilité africaine et responsabilité collective
Au-delà du conflit lui-même, l’enjeu est aussi celui de la position africaine sur la scène internationale. Les répercussions du Moyen-Orient en matière de sécurité, d’énergie, de migrations ou de stabilité régionale affectent directement le continent. Dans ce contexte, l’Afrique a un intérêt stratégique à promouvoir la stabilité et le dialogue plutôt que la polarisation.
Un texte équilibré favorise un consensus plus large entre États membres, renforce la cohésion continentale et donne plus de poids à sa voix dans les enceintes internationales. À l’inverse, une déclaration perçue comme partisane risque d’affaiblir l’unité et de réduire la capacité d’influence collective.
À cet égard, l’expérience de la diplomatie marocaine, qui continue de privilégier une politique de la main tendue malgré un environnement régional parfois marqué par des tensions persistantes, illustre qu’une approche fondée sur le dialogue et la retenue peut constituer un levier de stabilité durable.
Choisir un langage qui rassemble
Adapter le langage d’une déclaration pour le rendre plus mesuré ne signifie pas renoncer à des principes, cela signifie leur donner une chance d’être efficaces. La crédibilité diplomatique naît de l’équilibre, non de la condamnation, un médiateur doit pouvoir parler à tous.
La paix ne naît pas des réquisitoires, mais du dialogue et, ce dialogue commence toujours par des mots capables de rassembler.
Si l’Afrique souhaite continuer à jouer un rôle respecté dans les grandes crises internationales, elle doit préserver cette tradition de responsabilité, de pragmatisme et d’ouverture car, en définitive, la diplomatie n’est pas l’art d’accuser…
C’est l’art de rapprocher !



