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5 janvier 2026

L’arrestation de Nicolás Maduro : Externalisation violente de la rivalité sino-américaine

**L’arrestation de Nicolás Maduro : Externalisation violente de la rivalité sino-américaine**
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Pôle Analyse et Résolution des Conflits

**L’arrestation de Nicolás Maduro :

Externalisation violente de la rivalité sino-américaine**

Pôle Analyse et Résolution des Conflits
Institut International d’Études Géopolitiques (IIEG)
Sous la direction de Khaled Hamadé

Khaled Hamadé – IIEG

 

Une rupture stratégique majeure

L’arrestation et l’exfiltration du président vénézuélien Nicolás Maduro vers les États-Unis constituent une rupture qualitative majeure dans la gestion du dossier vénézuélien par Washington.
Au-delà de l’événement, cette opération marque un basculement stratégique : le passage assumé d’une guerre économique prolongée à une coercition physique directe, révélatrice des limites des instruments traditionnels de pression dans un monde désormais multipolaire.

Depuis plus d’une décennie, les États-Unis ont mobilisé sanctions financières, isolement diplomatique, pressions juridiques extraterritoriales et stratégies de délégitimation politique pour provoquer un changement de régime à Caracas. L’échec de ces leviers explique le recours à une action directe, traduisant l’épuisement progressif des outils classiques de l’hégémonie économique.

De la guerre économique à la contrainte physique

L’arrestation de Nicolás Maduro s’inscrit dans une dynamique plus large :
celle de la transformation de la guerre économique en guerre de contraintes, lorsque les sanctions, embargos et dispositifs juridiques ne suffisent plus à contenir des États adossés à des puissances systémiques concurrentes.

Le Venezuela n’est pas une cible isolée, mais un point nodal de la rivalité sino-américaine. Son adossement économique à la Chine a permis d’atténuer l’impact des sanctions occidentales, rendant nécessaire, du point de vue américain, une montée en gamme coercitive.

Deux philosophies du pouvoir : coercition contre dépendance

La stratégie américaine contraste radicalement avec la méthode chinoise de projection d’influence.

La Chine (Chine) privilégie historiquement :

  • Les investissements structurants,
  • Les prêts conditionnés,
  • Les accords énergétiques de long terme,
  • Une non-ingérence politique officiellement revendiquée.

Dans le cas vénézuélien, Pékin n’a jamais cherché à renverser un régime, mais à sécuriser des flux : pétrole contre financement, stabilité minimale contre accès aux ressources.
Cette approche incrémentale permet d’ancrer une influence durable sans rupture brutale ni escalade militaire directe.

À l’inverse, l’action américaine s’inscrit dans une tradition plus interventionniste :

  • Personnalisation du conflit,
  • Extraterritorialité du droit,
  • Désignation d’ennemis politiques,
  • Usage direct de la force.

L’arrestation de Maduro cristallise ainsi l’opposition de deux modèles de puissance :
l’un, chinois, indirect et structurant ;
l’autre, américain, coercitif, spectaculaire et immédiat.

Un message adressé à Pékin plus qu’à Caracas

Il serait réducteur d’interpréter cette arrestation comme un message exclusivement destiné au Venezuela.
Le véritable destinataire est la Chine.

En frappant un partenaire stratégique de Pékin, Washington cherche à démontrer que :

  • L’adossement économique à la Chine ne garantit pas une protection politique,
  • Les routes alternatives aux sanctions occidentales restent vulnérables,
  • Les États-Unis conservent une capacité de nuisance extraterritoriale effective.

Mais cette démonstration de force comporte un risque stratégique majeur : elle renforce, aux yeux de nombreux États du Sud, l’image d’une puissance américaine privilégiant la coercition, là où la Chine propose — au moins en apparence — une relation transactionnelle sans condition politique immédiate.

Le silence occidental et la crise du multilatéralisme

Les réactions mesurées de plusieurs démocraties occidentales face à l’arrestation d’un chef d’État en exercice révèlent une fracture inquiétante de l’ordre international.

Cette séquence pose une question centrale :
l’Organisation des Nations unies (Organisation des Nations unies) est-elle encore un cadre effectif de régulation des rapports de force entre grandes puissances ?

Si une telle arrestation peut se produire hors de tout mandat multilatéral contraignant, sans réaction institutionnelle forte, alors le droit international cesse d’être un socle commun pour devenir un instrument sélectif, activé ou suspendu selon les intérêts stratégiques.

Retenue sino-russe : faiblesse ou lecture stratégique ?

La réaction mesurée de la Chine et de la Russie soulève une interrogation majeure.
Cette retenue doit-elle être interprétée comme une faiblesse, ou comme la lecture lucide d’une puissance américaine contrainte de recourir à l’action directe ?

Cette absence de réponse immédiate pourrait indiquer que Pékin et Moscou perçoivent cette opération non comme un acte de domination, mais comme le symptôme d’un essoufflement stratégique, révélant une asymétrie croissante entre ambitions globales et capacité réelle de contrôle systémique.

Quand la brutalité accélère l’érosion de l’influence

L’arrestation de Nicolás Maduro pourrait ainsi marquer un tournant symbolique :
non pas le retour de l’hégémonie américaine en Amérique latine, mais l’aveu de son érosion.

En substituant la coercition directe à une stratégie diplomatique globale, Washington renforce paradoxalement le narratif chinois selon lequel l’ordre international dominé par les États-Unis est instable, imprévisible et fondamentalement coercitif.

 

L’arrestation de Nicolás Maduro au regard du droit international

Souveraineté et interdiction du recours à la force

La souveraineté territoriale constitue un principe fondamental du droit international, consacré par l’article 2 §4 de la Charte de l’ONU.
Toute intervention coercitive sur le territoire d’un État, sans consentement ou mandat du Conseil de sécurité, constitue en principe une violation grave du droit international.

L’arrestation d’un chef d’État en exercice sur le sol de son pays par une puissance étrangère représente une atteinte particulièrement grave à ce principe.

Immunité des chefs d’État en exercice

Le droit international coutumier reconnaît aux chefs d’État en exercice une immunité personnelle (ratione personae), couvrant l’ensemble de leurs actes tant qu’ils sont en fonction.

Cette immunité est confirmée par la jurisprudence de la Cour internationale de Justice et par la pratique constante des États.

Les seules exceptions reconnues sont :

  • Un mandat explicite du Conseil de sécurité,
  • Une juridiction pénale internationale compétente,
  • Ou la perte effective du statut de chef d’État.

Aucune de ces conditions ne semble réunie dans le cas présent.

Limites de la compétence pénale extraterritoriale

L’argument américain fondé sur des inculpations pénales (narcotrafic, terrorisme) ne permet pas, en droit international, de suspendre les immunités ni de justifier une arrestation forcée sur le territoire d’un État souverain.

La compétence pénale extraterritoriale n’autorise pas l’usage de la force armée.

Un précédent juridique dangereux

Cette opération crée un précédent systémique :

  • Érosion de l’immunité des dirigeants,
  • Affaiblissement du rôle de l’ONU,
  • Normalisation de la justice coercitive,
  • Risque de réciprocité entre grandes puissances.

 

L’arrestation de Nicolás Maduro ne clôt pas la séquence vénézuélienne.
Elle l’inscrit définitivement dans la grande rivalité sino-américaine, où les États-Unis agissent encore en shérif, tandis que la Chine avance, silencieusement, comme architecte des dépendances.

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