La centralité de l’Europe n’est pas éternelle
Pendant que l’UE tergiverse sur le projet Global Gateway, le reste du monde redirige calmement les échanges dans des corridors chinois et indien
L’UE doit raisonner comme une puissance maritime : flotte, assurances, sûreté,
par Anas Abdoun
L’Europe a vu ces dernières années évoluer sa position économique. En Afrique et au Moyen-Orient, d’autres acteurs gagnent du terrain à son détriment. L’accès énergétique s’est complexifié depuis 2022. Sur l’IA et les terres rares, l’essentiel de l’investissement et des capacités de production se concentre aujourd’hui entre États-Unis et Chine. Malgré cela, le continent reste un point nodal du commerce mondial, par la taille de son marché mais surtout par sa situation d’intersection des grands axes maritimes, ferroviaires et terrestres. Cette centralité résulte d’un long cycle d’aménagements et de normes qui ont structuré les flux vers l’Europe. Elle est désormais mise en concurrence par des corridors alternatifs capables de rediriger progressivement les échanges, sans confrontation ouverte.
Global Gateway : l’intuition juste, le test décisif
La Chine a compris avant tout le monde qu’on ne déplace pas les rapports de force uniquement par des tarifs douaniers ou des microprocesseurs, mais par la géographie des flux. Les Nouvelles routes de la soie ont semé des ports, des zones logistiques, des lignes ferroviaires et des capacités financières capables de rerouter progressivement les marchandises, l’énergie et les données. L’Inde pousse sa propre projection, un corridor indo-moyen-oriental qui met le Golfe au centre, tandis que d’autres projets régionaux cherchent à capter une part de cette circulation. À terme, la conséquence est simple : si les routes ne passent plus “naturellement” par l’Europe, sa rente de centralité disparaît et, avec elle, une part de son pouvoir normatif et de sa richesse.
Face à ce basculement, l’UE a réagi en lançant Global Gateway. L’intuition est la bonne : proposer une alternative crédible de financement et de construction d’infrastructures (transport, énergie, numérique) fondée sur la transparence contractuelle, des standards environnementaux et des effets d’entraînement locaux. Sur le papier, c’est une promesse de corridors “ouverts”, interopérables et soucieux des souverainetés nationales, le contrepied de la logique de dépendance.
L’UE a trop souvent traité Global Gateway comme un label additionnel plutôt que comme une priorité politique.
Le test est ailleurs : l’exécution. Un instrument d’influence n’existe que s’il avance au rythme des autres. Or la guerre en Ukraine a mobilisé l’attention politique et budgétaire, et l’UE a trop souvent traité Global Gateway comme un label additionnel plutôt que comme une priorité politique. Pendant que l’on cherche encore la bonne tuyauterie financière, les concurrents livrent des terminaux, soudent des rails, ferment des tours de table.
Au sud, à l’est, sur mer
Être au centre n’est pas un état, c’est un effort. L’Europe a besoin d’un portefeuille de corridors lisibles, alignés sur ses intérêts vitaux, et portés par une diplomatie économique assumée.
D’abord au Sud : la Méditerranée et l’Afrique du Nord sont l’extension naturelle de l’appareil productif européen. Les chaînes de valeur dé carbonées (câblage, électronique intermédiaire, batteries, hydrogène vert, interconnexions électriques) exigent des “ponts” physiques et réglementaires entre rives. La question n’est pas de “compenser” la Chine ou l’Inde ; elle est d’adosser l’industrie européenne à un hinterland proche, fiable, à la fois fournisseur d’énergie propre et base d’assemblage compétitive.
Ensuite à l’Est : tant que le théâtre ukrainien reste incertain, la continuité logistique vers l’Asie centrale passe par des itinéraires redondants (mer Noire,
Caucase, corridor Sud). Le but n’est pas la vitesse record, mais l’optionalité : plusieurs chemins praticables valent mieux qu’un couloir unique vulnérable.
Enfin sur mer : la vulnérabilité des routes via Suez a rappelé que la sécurisation des détroits, le maillage des ports européens de “rang mondial” et la capacité de reroutage rapide ne sont pas des sujets techniques, mais de souveraineté. L’UE doit raisonner comme une puissance maritime : flotte, assurances, sûreté, standardisation numérique des chaînes.
Une priorité géoéconomique vitale
Global Gateway ne gagnera pas sur une promesse de “bonne gouvernance” seule. Il lui faut la profondeur financière et la vitesse d’exécution.
Concrètement, cela signifie : des tickets visibles (pas uniquement des garanties), des délais de décision raccourcis, des consortiums industriels européens mis en avant, et une articulation claire entre l’UE, la BEI/BERD et les banques nationales de développement. La “Team Europe” doit devenir un maître d’ouvrage géopolitique : un seul visage, un calendrier, un paquet complet (infrastructures + énergie + numérique + formation), et une exigence de contenu local qui crée des alliés et non des débiteurs.
La géo économie est redevenue un jeu d’empires de corridors, et rester au centre demande de bâtir des routes, des ports, des câbles et des interconnexions dont l’Europe fixe les standards avec des partenaires qui y trouvent leur intérêt.
L’UE sait financer des infrastructures. Ce qu’elle hésite encore à faire, c’est hiérarchiser. Global Gateway doit être traité comme un actif stratégique : un budget protégé, une gouvernance resserrée, et un mandat politique explicite lui donnant priorité sur les querelles internes. Il ne s’agit pas de “copier” la Chine : il s’agit d’assumer que la géo économie est redevenue un jeu d’empires de corridors, et que rester au centre demande de bâtir des routes, des ports, des câbles et des interconnexions dont l’Europe fixe les standards avec des partenaires qui y trouvent leur intérêt.
L’Europe n’a plus le luxe de considérer sa centralité comme un droit acquis.
Dans un monde où les routes sont des politiques publiques à part entière,
Global Gateway est moins un programme qu’un test : celui de la capacité européenne à traduire sa puissance de marché en puissance de projection. Soit l’UE fait de Gateway un instrument prioritaire, financé, diplomatique, stratégique et reste ainsi le lieu où les routes se croisent. Soit elle continue d’empiler des annonces et découvre, trop tard, que d’autres ont déplacé le centre de gravité et laissé ce dernier “avantage résiduel” devenir aussi le prochain terrain où le Sud global réussira à rabattre les cartes des flux.






