Vers un nouveau Yalta ? Les États-Unis, la Chine et la recomposition de l’ordre mondial
En 1885 se tint la conférence de Berlin qui décida du sort de l’Afrique pour les soixante prochaines années. En 1943 se tient la conférence d’Anfa, dans le fameux quartier d’Anfa qui surplombe l’Atlantique et la maison blanche d’Afrique du Nord, Casablanca ! Dans la fameuse Villa Dar es-Saada (Maison du Bonheur), se retouvent les dirigeants des plus grandes puissances mondiales en guerre contre les forces de l’Axe Allemagne – Japon – Italie. MM Roosevelt pour les USA, Churchill pour le R.U, et le général De gaulle pour la France occupée. Ils y ébauchent les contours d’un futur en l’absence de Staline qui refusat de s’y rendre. A Yalta en 1945, ils se retrouvent en l’absence de la France pour finaliser le dessin du nouvel ordre mondial bipolaire, une transition vers l’après-guerre immédiat.Ou en sommes-nous aujourd’hui ?
La première année du mandat de Donald Trump s’achève et confirme le recentrage défensif de la géopolitique américaine – dans la droite ligne de la doctrine Monroe de 1823 amendée par le corollaire de Théodore Roosevelt et de ce que l’on peut appeler aujourd’hui du corollaire bis Trump en référence à l’ultime mise à jour de la stratégie nationale de sécurité publié par la Maison Blanche le 5 décembre 2025[i] – pour le contrôle de l’énergie et des ressources dans son proche voisinage. Ils pratiquent un « néo-endiguement » agressif, sécurisant leur arrière-cour tout en fortifiant leurs bastions périphériques pour faire face au bloc sino-russe comme le démontre la séquence suivante.
Au Panama, face à l’obsolescence des infrastructures et à la mainmise croissante des entreprises chinoises (CK Hutchison) sur les ports terminaux[ii], Washington a imposé une « co-gestion sécuritaire » renforcée. Sous prétexte de lutte contre le narcotrafic et de sécurisation des flux face à la sécheresse chronique, les États-Unis ont réinvesti le canal par des accords de défense bilatéraux, marquant de facto la fin de la neutralité absolue du passage au profit d’un protectorat technologique américain.
Au Venezuela première réserve mondiale en hydrocarbures, le déclenchement de l’opération « Midnight Hammer[iii] » consistant en l’extraction chirurgicale de Nicolás Maduro par des forces spéciales et des contractants a réussi techniquement, inversement à sa continuation politique dont on ne voit pas très bien la suite. Néanmoins, le signal est interprété comme un coup de semonce à l’ordre international et à la Chine.
A Cuba, la situation est à la croisée des chemins. L’effondrement définitif du système électrique et la fin des subventions russes ont forcé La Havane à une ouverture économique sauvage. Washington utilise le levier migratoire et les investissements de la diaspora floridienne pour influencer une transition de marché, tout en surveillant étroitement les bases d’écoute chinoises (Bejucal[iv]) qui restent le dernier point de friction majeur.
L’intérêt pour le Groenland n’est pas une simple lubie immobilière mais une nécessité arctique permanente dans la politique étrangère Américaine. La base de Pituffik (anciennement Thulé) a été massivement modernisée. Elle est désormais le nœud central du bouclier antimissile et de la surveillance des câbles sous-marins, confirmant la doctrine de 1867[v] : l’Arctique est la frontière nord de la sécurité intérieure américaine et fait partie de l’espace vital Américain.
En Iran, après l’escalade de 2024-2025, les USA pratiquent une stratégie de « frappes à distance » sans engagement au sol et poursuivent leurs tentatives de déstabilisation avec Israel comme le prouve les derniers soubresauts internes[vi]. Le pivot vers l’Asie est le point de découplage ultime. L’activation de cette épée de Damoclès figure dans l’agenda, sa temporalité dépendra de l’évolution tactique de la situation et des réactions Chinoises.
Taïwan demeure l’épicentre de la tension mondiale. Washington a transformé l’île en « porc-épic » technologique et militaire. Ce « chiffon rouge » sert à tester la résilience de Pékin et à justifier le réarmement massif de l’Indopacifique. En 2026, la stratégie américaine est claire : maintenir une ambiguïté stratégique de plus en plus musclée pour empêcher toute unification forcée qui signerait la fin de l’hégémonie navale américaine.
Un retour dans le temps, permet de remettre l’instant en perspectives. La Société des Nations (SDN), créée en 1919 après la Première Guerre mondiale, visait à assurer la coopération internationale et la paix. Cependant, elle s’est avérée inefficace face aux ambitions expansionnistes des régimes totalitaires dans les années 1930. L’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir en Allemagne a marqué un tournant. Le retrait de l’Allemagne de la SDN en 1933 a sapé l’autorité de l’organisation. Le réarmement généralisé de l’Allemagne, en violation flagrante du Traité de Versailles, et l’incapacité de la SDN à le prévenir a conduit au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en 1939. Dès 1942 (Déclaration des Nations Unies), l’idée d’une nouvelle organisation a émergé pour succéder à la SDN.
Les conférences alliées, notamment celle d’Anfa et de Yalta en février 1945, ont jeté les bases de l’Organisation des Nations Unies (ONU), dotée d’un Conseil de sécurité où les principales puissances victorieuses (États-Unis, URSS, Royaume-Uni, France, Chine) disposaient d’un droit de veto, garantissant ainsi leur participation et, en théorie, une action plus décisive. L’immédiat après-guerre a vu l’émergence d’un monde divisé en deux blocs idéologiques et militaires dominés par les États-Unis et l’URSS. L’ONU est devenue le théâtre de la confrontation indirecte entre les deux superpuissances. Le droit de veto au sein du Conseil de sécurité a souvent paralysé l’action de l’organisation sur des questions majeures, néanmoins, grâce l’équilibre de la terreur, l’ONU a pu servir de forum diplomatique essentiel.
La chute du mur de Berlin en 1989 et l’effondrement de l’URSS en 1991 ont mis fin à la bipolarité. Pour un temps, le Conseil de sécurité, libéré du veto systématique soviétique, a pu agir plus efficacement (première guerre du Golfe, 1990-1991). Le politologue américain Francis Fukuyama a théorisé ce moment » – le triomphe définitif de la démocratie libérale et de l’économie de marché – comme étant la « fin de l’histoire ». Dans cette vision, un ordre mondial unifié semblait possible sous l’égide de l’Occident. Cependant, cette vision a rapidement fait face à de nouvelles limites du fait de l’unilatéralisme croissants des États-Unis dans les années 2000 : difficultés à prévenir et résurgence des conflits (guerre d’Irak en 2003, sans mandat clair de l’ONU), ingérences croissantes, recul du droit international face aux intérêts de la superpuissance et aux nouvelles puissances émergentes, contestations directes de cet ordre. Il en a résulté une fragilité de l’ordre international et une évolution vers un monde plus fragmenté et multipolaire.
Les divisions au sein du Conseil de sécurité (Syrie, Ukraine, Gaza) rappellent la paralysie qui a précédé la Seconde Guerre mondiale, et interrogent sur la capacité des cinq grands à garantir la paix et la sécurité internationales. Les perspectives à court et moyen-terme s’en ressentent.
La stratégie américaine, comme évoqué plus haut, se concentre sur le maintien de son hégémonie, et le renforcement de la sphère d’influence continentale pour garantir le nexus via une base arrière stable, riche en ressources, en prélude à de potentielles perturbations mondiales. Les États-Unis pourraient proposer des arrangements à Moscou, pour éviter une alliance anti-américaine consolidée. Le pivot et l’utilisation des tensions au Proche-Orient visent à perturber les routes d’approvisionnement énergétique et les initiatives chinoises (comme les Nouvelles routes de la soie[vii]), créant des points de friction pour détourner l’attention et les ressources de Pékin. L’objectif ultime pourrait être de forcer un nouvel ordre mondial où les États-Unis et leurs alliés occidentaux délimiteraient clairement leurs sphères d’influence, isolant stratégiquement la Chine et ses partenaires. La durabilité de cette politique est posée au regard de l’âge du Président Trump et des limites constitutionnelles de son mandat. Des figures montantes comme J.D. Vance sont des potentiels successeurs ou des architectes d’une politique étrangère républicaine post-Trump, potentiellement plus cohérente mais tout aussi isolationniste ou axée sur la compétition.
Ces éléments clés détermineront la trajectoire future : le contrôle des flux énergétiques reste central à la puissance économique et politique ; le Proche-Orient – un baril de poudre géopolitique – dont l’instabilité pourrait soit détourner l’attention des grandes puissances, soit servir de levier de pression ; un éventuel accord Trump -Poutine pourrait redessiner l’équilibre des pouvoirs en Europe de l’Est et au Moyen-Orient ; le statut de monnaie de réserve mondiale du dollar est un outil d’influence majeur pour les États-Unis, sa remise en cause serait un bouleversement majeur ; l’Europe n’est plus stratégique et elle est reléguée au second plan dans la grande rivalité sino-américaine ; la prolifération nucléaire devient la garantie de sécurité ultime pour tout état aspirant à protéger son indépendance et sa souveraineté.
Trois scénarios principaux se dessinent :
- La voie de la raison (Coexistence compétitive) : les grandes puissances reconnaissent les coûts d’une confrontation directe et optent pour une compétition économique et technologique intense, mais sans conflit militaire majeur.
- L’emballement et le rééquilibrage forcée (Conflit majeur) : un incident (à Taïwan, en Mer de Chine, ou au Proche-Orient) dégénère en conflit militaire, menant à un nouvel ordre mondial brutalement redessiné.
- Le chaos (Fragmentation) : le système international se fragmente en blocs rivaux et de multiples conflits régionaux éclatent, sans qu’une puissance n’arrive à imposer sa vision.
Ces scénarios classiques pourraient être bouleverser par un évènement imprévu ou un acteur tier : une avancée technologique décisive (IA, énergie de fusion) ; une crise climatique ou sanitaire majeure qui force la coopération ; l’émergence d’une puissance non-alignée assez forte pour proposer une alternative au duopole sino-américain. La situation géopolitique est à un point d’inflexion, avec la stratégie américaine comme variable principale face à une Chine montante, et de multiples points chauds susceptibles de faire basculer le monde vers un nouvel équilibre ou le chaos.
La mise en place, dans ce contexte, d‘une nouvelle architecture de sécurité mondiale est donc de la plus haute importance et devrait s’appuyer sur les fondamentaux suivants.
La primauté du droit international et de la clause de non-ingérence, permettrait de renforcer sa légitimité, de restaurer la confiance dans le système multilatéral ou le « deux poids, deux mesures » serait amené à disparaitre, et de garantir le respect de la souveraineté et l’autodétermination des nations contre toutes tentatives d’influences. De pair, les mécanismes de règlement des différends telles que la Cour Internationale de Justice (CIJ) et de la Cour Pénale Internationale (CPI) devraient gagner en efficacité et en impartialité pour sanctionner les violations.
Le respect des droits de l’homme tels que prévus dans la charte des Nations Unies[viii], devrait devenir un pilier des relations internationales influençant la coopération entre les états. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme devrait promouvoir une culture mondiale du respect de la dignité humaine, et devrait bénéficier de plus de moyens pour mener des activités en ce sens ainsi que d’autorités pour mener des enquêtes indépendantes.
L’impératif environnemental, la réduction des inégalités, et un virage de l’économie mondiale vers un système néguentropique[ix] doivent également figurer dans l’agenda. La promotion d’un modèle économique qui s’attaque aux causes profondes de l’instabilité, par une réforme des institutions financières mondiales et une meilleure répartition des richesses ; qui crée de l’ordre à partir de l’énergie et des ressources, favorisant la circularité, la durabilité, la coopération, en lieu et place de l’extraction, du gaspillage, de la surconsommation, et de la compétition.
Il conviendrait de s’asseoir à la table et de refondre l’ONU en prenant en compte les nouvels équilibres. La réforme du Conseil de sécurité au travers d’un élargissement du nombre de membres permanents et non permanents pour inclure les puissances émergentes et refléter le monde du 21e siècle serait un des grandes priorités. Renforcer le Secrétariat Général et l’Assemblée Générale en donnant plus de poids à leurs décisions serait un pas supplémentaire vers un multilatéralisme respectueux de l’intérêt collectif. La limitation du droit de veto pour les questions relatives aux crimes de guerres et aux atrocités de masse pourrait être envisager et renforcer.
Ces recommandations visent à transformer l’architecture de sécurité mondiale d’un système basé sur la puissance militaire et les intérêts étroits à un système de sécurité coopérative, durable et juste, capable de répondre aux défis complexes de notre époque.
[i] “ National security strategy of the United States of America ” , December 5, 2025. www.whitehouse.gov
[ii] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/08/15/le-groupe-hongkongais-ck-hutchison-ne-cedera-pas-ses-ports-de-panama-avant-2026_6629934_3210.html
[iii] https://www.bakunetwork.org/fr/news/analytics/15387
[iv] https://korii.slate.fr/et-caetera/espionnage-etats-unis-chine-construit-stations-ecoute-cuba-renseignement-antenne-radar-radio-satellite
[v] https://www.nationalgeographic.fr/histoire/geopolitique-strategie-negociations-pourquoi-les-etats-unis-convoitent-ils-tant-le-groenland
[vi] https://fr-archive.almanar.com.lb/3474660
[vii] https://lopinion.ma/fr/international/nouvelles-routes-de-la-soie-la-chine-signe-des-accords-dune-valeur-de-213-mmusd-en-2025_a46968?articleId=d0d6007e-f34d-4bea-969d-570947be5ed5
[viii] https://www.un.org/fr/about-us/un-charter/full-text
[ix] https://philitt.fr/2025/09/09/la-destruction-non-creatrice-bernard-stiegler-face-a-lentropie-capitaliste/




