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L'IIEG en bref

L'Institut International d’Études Géopolitiques (IIEG) est une plateforme d’analyse et d’action dédiée aux transformations géopolitiques mondiales, avec un focus particulier sur la Méditerranée, l’Afrique, le Caucase et l’Asie centrale.

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Luanda : faire de la prévention des conflits une responsabilité africaine et un enjeu de sécurité mondiale
Diplomatie & Coopération Sud-Sud

Luanda : faire de la prévention des conflits une responsabilité africaine et un enjeu de sécurité mondiale

Dossier réalisé sous la direction du pôle prévention et résolution des conflitsContributeurs:Khaled HamadéAbdoulay Sène Aziz WafaeKarim MortadaUne nouvelle étape pour la paix et la sécurité en AfriqueLa Direction du Pôle Prévention et Résolution des Conflits de l’Institut International d’Études Géopolitiques (IIEG) a suivi avec une attention particulière les travaux de Luanda consacrés au renforcement des mécanismes africains de prévention et de résolution des conflits.La tenue de cette session extraordinaire de l’Union africaine intervient à un moment où le continent africain, comme l’ensemble du système international, est confronté à une multiplication des crises, à une transformation des formes de conflictualité et à une fragilisation de certains mécanismes traditionnels de régulation.Dans ce contexte, l’adoption du Plan d’action de Luanda et de sa matrice de mise en œuvre ne doit pas être considérée comme une déclaration politique supplémentaire.Elle traduit une ambition plus profonde : passer progressivement d’une culture de réaction aux crises à une véritable culture de prévention.Pour l’IIEG, c’est précisément dans cette transformation que réside l’enjeu stratégique de Luanda.Car le défi africain n’est plus seulement de disposer de mécanismes d’alerte, de médiation et de gestion des crises. Il est désormais de parvenir à transformer suffisamment tôt l’information stratégique en décision politique, puis la décision en action.Le paradoxe africain de la préventionL’Afrique ne part pas de zéro.Au cours des dernières décennies, le continent s’est doté d’une architecture institutionnelle significative en matière de paix et de sécurité : Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, mécanismes d’alerte précoce, Panel des Sages, dispositifs de médiation, communautés économiques régionales et instruments de financement de la paix.Le défi n’est donc pas seulement celui de la création de nouveaux instruments.Il réside également dans leur capacité à fonctionner de manière coordonnée, suffisamment rapide et politiquement efficace.C’est ici qu’apparaît ce que l’on pourrait qualifier de paradoxe africain de la prévention : les signaux annonciateurs d’une crise peuvent être identifiés sans que l’action diplomatique ou politique nécessaire puisse toujours être engagée avant que la situation ne se détériore.Entre l’identification d’un risque et l’intervention préventive existe encore un espace critique où interviennent la souveraineté des États, les divergences d’intérêts, la fragmentation des mécanismes de décision, les contraintes financières et parfois l’insuffisance de volonté politique.Luanda doit précisément contribuer à réduire cet espace.L’Afrique n’est plus un théâtre périphérique des crises mondialesLes conflits africains ne peuvent plus être analysés indépendamment des transformations du système international.Du Sahel à la Corne de l’Afrique, des Grands Lacs au Soudan et à la Libye, les crises s’inscrivent désormais dans des systèmes de conflictualité où interagissent dynamiques internes, rivalités régionales et compétitions internationales.Les enjeux énergétiques, alimentaires et hydriques, les migrations, le terrorisme, les trafics transnationaux, les changements climatiques, les nouvelles technologies et la compétition autour des ressources stratégiques peuvent agir comme facteurs de vulnérabilité, d’accélération ou d’internationalisation des crises.Dans le même temps, les conséquences des conflits africains dépassent largement les frontières des États concernés et, souvent, celles du continent.La distinction entre crise nationale, crise régionale et enjeu international devient ainsi de plus en plus difficile à établir.La sécurité de l’Afrique constitue désormais une composante de la sécurité internationale.L’Afrique doit donc être considérée non seulement comme un espace nécessitant des mécanismes de prévention, mais comme un acteur à part entière de la stabilité mondiale.Cette évolution suppose de renforcer les capacités africaines d’anticipation, de médiation et de résolution des conflits tout en construisant des mécanismes de coopération plus efficaces entre l’Union africaine, les organisations régionales, les Nations unies et les autres acteurs internationaux.Le Nexus Eau-Climat-Sécurité : une dimension centrale de la préventionLa prévention des conflits doit désormais intégrer pleinement la dimension hydro-diplomatique et environnementale.L’eau, le climat et la sécurité ne constituent plus des enjeux séparés. Ils forment un même système de vulnérabilités, particulièrement visible dans les régions confrontées à la raréfaction des ressources, à la dégradation des terres, aux déplacements de populations et à la concurrence entre usages agricoles, pastoraux, urbains, industriels et énergétiques.Le Nexus Eau-Climat-Sécurité permet de mieux comprendre comment un stress environnemental peut amplifier des tensions préexistantes, fragiliser les équilibres sociaux et accélérer la régionalisation d’une crise.Les bassins transfrontaliers, les zones pastorales, les espaces lacustres et les territoires soumis à une forte pression démographique doivent ainsi être considérés comme des espaces prioritaires de diplomatie préventive.La gestion partagée de l’eau peut devenir un facteur de coopération, à condition d’être accompagnée par des mécanismes de dialogue, de transparence, de partage de données et de règlement des différends. À l’inverse, l’absence de coordination peut transformer une tension locale en crise intercommunautaire, puis en différend entre États.L’anticipation doit donc croiser les données climatiques, hydrologiques, agricoles, démographiques et sécuritaires afin d’identifier les risques avant leur traduction en violences.Cette approche implique également d’associer les autorités publiques, les organisations régionales, les communautés locales, les agriculteurs, les éleveurs, les acteurs de l’eau et les organisations de la société civile. La diplomatie de l’eau ne doit pas être conçue uniquement comme une négociation entre gouvernements : elle peut aussi devenir un instrument de prévention au service des territoires et des populations.De l’alerte à l’action : le véritable défi de la préventionL’un des principaux enseignements de Luanda réside dans la nécessité d’identifier les facteurs de crise avant leur transformation en conflit ouvert.Cette approche rejoint directement la vision portée par le Pôle Prévention et Résolution des Conflits de l’IIEG.Prévenir un conflit ne signifie pas uniquement empêcher le déclenchement des hostilités.Cela signifie :identifier les signaux faibles ;comprendre les causes profondes des tensions ;analyser les dynamiques politiques, économiques, sociales, environnementales et territoriales ;intégrer les interactions entre eau, climat, ressources et sécurité ;cartographier les acteurs et leurs intérêts ;identifier les acteurs susceptibles de favoriser la médiation ;anticiper les effets régionaux et internationaux d’une crise ;construire des scénarios d’évolution ;proposer, lorsque cela est possible, des options de prévention, de médiation et de désescalade.La prévention doit ainsi devenir une fonction permanente d’analyse stratégique et d’aide à la décision.Mais l’alerte précoce n’a de véritable utilité que lorsqu’elle peut conduire à une action précoce.L’enjeu n’est donc pas uniquement de mieux détecter les crises. Il est de réduire le temps qui sépare l’identification du risque de la décision politique.Prévenir par le bas : la médiation communautaire et localeLa prévention ne peut être efficace si elle demeure exclusivement institutionnelle, diplomatique ou descendante.De nombreuses crises prennent naissance dans des tensions locales : conflits fonciers, accès à l’eau, transhumance, rivalités communautaires, contestation de l’autorité, marginalisation économique ou sentiment d’injustice. À ce niveau, les acteurs locaux disposent souvent d’une connaissance fine des rapports de force, des griefs accumulés et des possibilités de compromis.La médiation communautaire et locale doit donc être considérée comme un premier niveau essentiel de prévention.Chefferies traditionnelles, autorités religieuses, associations de femmes et de jeunes, organisations pastorales et agricoles, élus locaux, médiateurs communautaires et organisations de la société civile peuvent contribuer à désamorcer les tensions avant leur militarisation ou leur instrumentalisation politique.Cette prévention par le bas suppose de renforcer les capacités locales de dialogue, de créer des espaces de concertation réguliers et de garantir la participation des groupes directement concernés, notamment les femmes, les jeunes et les populations déplacées.Elle ne doit toutefois pas être idéalisée. Les mécanismes traditionnels peuvent eux-mêmes être contestés, exclure certaines catégories de population ou reproduire des rapports de domination. Ils doivent donc être articulés avec les institutions publiques, les mécanismes régionaux et les normes de protection des droits humains.Communauté → Collectivité locale → État → Organisation régionale → Union africaine → Partenaires internationauxL’objectif est de construire une chaîne de prévention à plusieurs niveaux, capable à la fois de faire remonter les tensions et de mobiliser rapidement les ressources et les médiateurs adaptés à chaque situation.Souveraineté nationale et responsabilité africaineToute politique ambitieuse de prévention se heurte néanmoins à une difficulté structurelle.Agir suffisamment tôt implique parfois d’intervenir diplomatiquement alors qu’une crise relève encore formellement des affaires internes d’un État.La prévention pose ainsi une question politique fondamentale : comment concilier le respect de la souveraineté nationale avec la nécessité d’agir lorsqu’une crise interne menace de devenir une source de déstabilisation régionale ?Cette question ne peut être évitée.La prévention ne peut devenir une responsabilité africaine collective que si les États considèrent progressivement que l’anticipation, le dialogue et la médiation ne constituent pas nécessairement une remise en cause de leur souveraineté, mais peuvent au contraire contribuer à sa préservation en évitant la dégradation des mécanismes politiques et institutionnels.La crédibilité de l’architecture africaine de paix et de sécurité dépendra donc également de sa capacité à construire cette confiance.Prévenir suppose aussi de financerL’autonomie stratégique africaine en matière de prévention des conflits ne peut être dissociée de la question de son financement.Il ne peut exister de véritable appropriation africaine de la prévention sans capacité africaine à financer durablement ses instruments d’alerte, de médiation, de diplomatie préventive et de consolidation de la paix.Une dépendance excessive à l’égard de financements extérieurs peut fragiliser la continuité des mécanismes de prévention et limiter l’autonomie de décision des institutions africaines.Le renforcement des capacités africaines de financement de la paix doit donc être considéré non seulement comme une question budgétaire, mais comme un enjeu d’autonomie stratégique.La capacité de l’Afrique à prévenir ses propres crises dépendra aussi de sa capacité à mobiliser les ressources nécessaires pour agir.Clarifier la coordination entre les acteursLa prévention suppose également une articulation plus efficace entre les différents niveaux de décision.Union africaine, Conseil de paix et de sécurité, États membres, communautés économiques régionales, Nations unies et acteurs de médiation peuvent intervenir simultanément dans une même crise.Cette multiplicité constitue une richesse lorsqu’elle permet de mobiliser des capacités complémentaires.Elle devient une faiblesse lorsqu’elle entraîne concurrence diplomatique, duplication des initiatives ou dilution des responsabilités.Une question opérationnelle doit donc rester au cœur de la réflexion ouverte à Luanda :Qui détecte ? Qui alerte ? Qui décide ? Qui médie ? Et dans quels délais ?Une alerte qui circule sans déclencher de décision ne constitue pas, à elle seule, une politique de prévention.De même, plusieurs médiations concurrentes peuvent parfois réduire l’efficacité d’une action diplomatique qui aurait nécessité unité, cohérence et rapidité.Le renforcement de la coordination entre l’échelon continental, les États, les organisations régionales et les acteurs locaux constitue ainsi l’un des enjeux majeurs de toute architecture africaine de prévention.De la prévention à la consolidation de la paixLa prévention des conflits ne doit enfin pas être considérée comme une action isolée.Elle s’inscrit dans un continuum :Anticipation → Prévention → Médiation → Désescalade → Résolution → Consolidation de la paixLorsqu’un conflit ne peut être évité, l’objectif devient d’en empêcher l’extension, la régionalisation ou l’aggravation.Lorsqu’un accord est obtenu, l’enjeu devient ensuite d’empêcher la réapparition des facteurs ayant conduit à la crise.Une véritable politique de prévention doit donc être pensée avant, pendant et après les conflits.L’IIEG : analyser, anticiper et proposerDans cette dynamique, l’Institut International d’Études Géopolitiques entend contribuer à la réflexion engagée à Luanda dans le cadre de sa mission propre : produire de l’analyse, éclairer les dynamiques de conflictualité et formuler des propositions susceptibles d’enrichir la réflexion sur la prévention et la résolution des conflits.L’IIEG n’a pas vocation à se substituer aux États, à l’Union africaine, aux organisations régionales ou aux institutions internationales compétentes dans la conduite des politiques de paix et de sécurité.Son rôle est celui d’un institut indépendant de réflexion et d’analyse.À travers son Pôle Prévention et Résolution des Conflits, il peut en revanche contribuer à approfondir certaines des questions stratégiques soulevées à Luanda en mobilisant une approche géopolitique, prospective et multidisciplinaire.Les travaux du Pôle pourront notamment porter sur les facteurs structurels de conflictualité, les signaux faibles annonciateurs de crises, les interactions entre dynamiques nationales, régionales et internationales, ainsi que sur les conditions permettant de renforcer les mécanismes de prévention, de médiation et de désescalade.Une attention particulière pourra également être accordée aux enjeux de coordination entre acteurs, aux conditions politiques et économiques de la prévention, aux conséquences des recompositions géopolitiques internationales sur les crises africaines et aux nouveaux facteurs de vulnérabilité susceptibles d’affecter la stabilité du continent. Une place spécifique pourra être accordée au Nexus Eau-Climat-Sécurité et aux mécanismes locaux de prévention.Sur la base de ses analyses et études, l’IIEG pourra formuler des propositions, identifier des pistes de réflexion et développer des scénarios susceptibles de contribuer au débat stratégique sur l’évolution des mécanismes africains de prévention et de résolution des conflits.Deux instruments prospectifs au service de la réflexionAfin de donner une traduction concrète à cette capacité d’analyse et de proposition, l’IIEG pourrait développer deux instruments complémentaires, conçus comme des outils de recherche, de prospective et de dialogue, et non comme des mécanismes de contrôle ou d’intervention institutionnelle.Un Baromètre prospectif des signaux faiblesLe Pôle Prévention et Résolution des Conflits pourrait élaborer un Baromètre prospectif des signaux faibles destiné à structurer l’observation des facteurs susceptibles d’annoncer une crise ou d’en accélérer la dégradation.Ce baromètre croiserait des indicateurs politiques, sociaux, économiques, environnementaux, climatiques, hydrologiques et sécuritaires : tensions communautaires, déplacements de populations, conflits liés à la terre et à l’eau, ruptures de dialogue, pressions sur les ressources essentielles, désinformation, violences locales ou transfrontalières et signaux de militarisation ou d’internationalisation d’une crise.Son objectif ne serait pas de prédire mécaniquement les conflits ni d’évaluer l’action des institutions compétentes, mais de produire une lecture prospective des vulnérabilités, des tendances et des points de bascule possibles. Il pourrait donner lieu à des notes périodiques, cartes de risques, fiches territoriales et analyses thématiques.Des Tables rondes de diplomatie préventiveEn complément, l’IIEG pourrait organiser des Tables rondes de diplomatie préventive réunissant, selon les sujets, chercheurs, diplomates, experts, représentants institutionnels, acteurs locaux, médiateurs communautaires et organisations de la société civile.Ces espaces de réflexion auraient vocation à confronter les analyses, identifier les divergences d’interprétation, explorer des scénarios de désescalade et faire émerger des propositions. Une attention particulière pourrait être portée aux crises émergentes, aux bassins hydriques transfrontaliers, aux zones pastorales et aux territoires fortement exposés aux effets du changement climatique.L’IIEG se positionnerait ainsi comme une plateforme indépendante de réflexion et de dialogue, sans se substituer aux médiateurs officiels ni aux institutions compétentes. Ces deux instruments permettraient de relier plus étroitement analyse prospective, signaux faibles, expertise multidisciplinaire et formulation de propositions.Cette contribution relève pleinement de la vocation d’un institut de recherche géopolitique : non pas décider à la place des institutions compétentes, ni contrôler leur action, mais comprendre les transformations en cours, anticiper les risques et mettre l’expertise au service de propositions éclairées.De l’analyse à la propositionLa prévention des conflits nécessite une capacité permanente à penser en amont des crises.L’analyse géopolitique peut, à cet égard, contribuer à identifier les vulnérabilités, mettre en relation des phénomènes parfois étudiés séparément et explorer différents scénarios d’évolution.C’est dans cet espace que le Pôle Prévention et Résolution des Conflits de l’IIEG entend inscrire sa contribution.Ses travaux pourront donner lieu, selon les sujets et les situations étudiées, à des analyses, études prospectives, notes stratégiques et propositions, destinées à nourrir la réflexion sur les moyens de prévenir l’apparition, l’aggravation ou la régionalisation des crises.Cette démarche repose sur une conviction : la recherche et l’analyse ne remplacent pas l’action politique et diplomatique, mais elles peuvent contribuer à mieux l’éclairer.De Luanda au monde : penser la paix autrementLe véritable enjeu de Luanda dépasse le seul cadre africain.Dans un monde marqué par la fragmentation géopolitique, la multiplication des crises, la compétition entre puissances et la remise en cause de nombreux mécanismes traditionnels de régulation internationale, la prévention des conflits devient une responsabilité collective.L’Afrique peut et doit y prendre toute sa place.Mais la portée de Luanda ne devra pas être appréciée uniquement à la qualité des engagements adoptés.Elle se mesurera surtout à la capacité de ces engagements à favoriser une action plus précoce, une meilleure coordination des acteurs et une réponse politique et diplomatique avant que le coût humain, économique et stratégique d’une crise ne devienne considérablement plus difficile à maîtriser.Cette prévention devra être à la fois institutionnelle et territoriale, diplomatique et communautaire, politique et environnementale. Elle devra intégrer les tensions liées à l’eau, au climat et aux ressources, tout en donnant aux acteurs locaux une place dans la construction des solutions de désescalade.Le passage d’une culture de réaction à une culture de prévention ne dépendra donc pas uniquement des institutions créées ou des textes adoptés.Il dépendra de la capacité collective à transformer l’anticipation en décision, la décision en action et l’action en résultats.C’est à cette réflexion que l’IIEG entend contribuer, à travers son Pôle Prévention et Résolution des Conflits, par l’analyse, l’anticipation, l’étude des signaux faibles, la mise en dialogue des expertises et la formulation de propositions.Prévenir plutôt que subir. Comprendre avant d’agir. Analyser pour contribuer à la paix.

27 Oct 2026 Lire la suite →
La protection du patrimoine culturel en période de conflit armé : vers une nouvelle diplomatie juridique préventive ?
Société, Culture & Droit

La protection du patrimoine culturel en période de conflit armé : vers une nouvelle diplomatie juridique préventive ?

Cet article s'inscrit dans les travaux du Pôle Prévention et Résolution des Conflits de l'Institut International d'Études Géopolitiques (IIEG), dont l'auteur est membre. Il prolonge la réflexion de l'Institut sur la diplomatie de prévention et sur les conditions dans lesquelles le droit international peut agir avant que les violations ne soient commises. Il est rédigé par son auteur à titre strictement personnel et n'engage ni la Délégation permanente du Liban auprès de l'UNESCO, ni les autorités libanaises.Les conflits armés contemporains mettent en évidence un paradoxe persistant : malgré l'existence d'un cadre juridique international relativement développé, la destruction du patrimoine culturel demeure une réalité. La décision de l'UNESCO du 1er avril 2026, accordant une protection renforcée provisoire à 39 biens culturels libanais, ouvre une réflexion sur la capacité des mécanismes multilatéraux à prévenir les atteintes au patrimoine, au-delà de leur portée déclaratoire.À partir du cas libanais et d'une mise en perspective comparative, cette analyse examine les possibilités, les limites juridiques et les conditions d'effectivité du régime institué par le Deuxième Protocole de 1999 à la Convention de La Haye de 1954. Elle défend l'hypothèse selon laquelle la protection renforcée pourrait contribuer à l'émergence d'une diplomatie juridique préventive, à condition que l'activation du droit s'accompagne d'une diffusion opérationnelle, d'un suivi indépendant et d'une responsabilisation effective des acteurs concernés.I. La protection du patrimoine culturel : du principe juridique à l'impératif préventifLa destruction du patrimoine culturel en période de conflit armé ne se limite pas à la disparition de monuments ou de vestiges historiques. Elle peut également affecter la mémoire collective, la transmission des identités et les conditions de reconstruction des sociétés.Cette dimension explique le développement progressif d'un cadre juridique international consacré à la sauvegarde des biens culturels. La Convention de La Haye du 14 mai 1954 constitue à cet égard une référence fondamentale. Son article 4 impose aux États parties de respecter les biens culturels, notamment en s'abstenant de les utiliser à des fins susceptibles de les exposer à la destruction et de diriger des actes d'hostilité contre eux, sous réserve des exceptions strictement encadrées liées à la nécessité militaire impérative [1].Cependant, comme l'avait démontré Thomas Desch dans son analyse des fondements du Deuxième Protocole de 1999, les conflits survenus après l'adoption de la Convention ont révélé les insuffisances des instruments traditionnels, notamment en matière de mise en œuvre et de responsabilité [2].Le Deuxième Protocole du 26 mars 1999 a cherché à renforcer ce dispositif en introduisant des obligations plus précises et un mécanisme de protection renforcée pour les biens culturels de la plus haute importance pour l'humanité [3].L'article 11 § 9 prévoit notamment une procédure d'urgence permettant d'accorder une protection renforcée provisoire en cas d'hostilités. Cette procédure peut être activée sans attendre la démonstration de toutes les garanties juridiques et administratives exigées dans le cadre de la procédure ordinaire, sous réserve du respect des conditions prévues aux articles 10 a) et 10 c).L'intérêt de ce mécanisme tient ainsi à sa dimension temporelle : le droit international ne se limite plus à organiser la protection en temps de paix ou à sanctionner certaines violations après leur commission. Il prévoit également une procédure permettant d'agir juridiquement pendant le déroulement même des hostilités.La question demeure néanmoins de savoir dans quelle mesure cette capacité d'action institutionnelle peut produire une prévention effective.II. Le Liban en 2026 : une mobilisation rapide du droit international humanitaireLe 1er avril 2026, à la demande du Liban, le Comité pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé s'est réuni en session extraordinaire au siège de l'UNESCO à Paris. Cette réunion a abouti à l'octroi d'une protection renforcée provisoire à 39 biens culturels libanais et à l'attribution d'une assistance financière internationale de plus de 100 000 dollars pour des opérations d'urgence [4].Cette décision faisait suite à celle du 18 novembre 2024, qui avait déjà placé 34 biens culturels libanais sous protection renforcée provisoire, portant ainsi à 73 le nombre de biens concernés par ces deux décisions successives.Au-delà de sa portée patrimoniale, cette séquence présente un intérêt particulier pour l'analyse du fonctionnement des mécanismes multilatéraux.Selon le document officiel C54/26/5.EXT.COM/4, le Liban avait soumis ses 39 demandes le 25 mars 2026. Leur enregistrement par le Secrétariat est intervenu dès le lendemain, avant leur transmission aux États parties concernés le 27 mars. Les dossiers comprenaient notamment des délimitations cartographiques et des déclarations individuelles de non-utilisation militaire signées par le ministère libanais de la Défense [5].En une semaine, une demande nationale a ainsi été transformée en une décision multilatérale fondée sur un instrument conventionnel préexistant.Ce processus illustre la capacité d'une organisation internationale spécialisée à mobiliser rapidement ses instruments juridiques, même lorsque les mécanismes traditionnels de sécurité collective rencontrent des difficultés.Il serait toutefois prématuré d'assimiler cette réussite procédurale à une réussite préventive démontrée.L'inscription d'un bien sur la Liste internationale des biens culturels sous protection renforcée modifie son statut dans le cadre du régime conventionnel applicable. Elle ne constitue pas, en elle-même, la preuve que les forces armées concernées ont modifié leurs comportements, ni une garantie matérielle contre les dommages futurs.C'est précisément cette distinction entre portée normative et effectivité opérationnelle qui doit orienter l'évaluation scientifique du mécanisme.III. L'opposabilité aux États non parties : la limite juridique fondamentaleL'efficacité de la protection renforcée soulève une difficulté juridique majeure lorsque les parties à un conflit ne sont pas toutes liées par le Deuxième Protocole de 1999.En vertu du principe pacta tertiis nec nocent nec prosunt, consacré notamment par l'article 34 de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités, un traité ne crée en principe ni obligations ni droits pour un État tiers sans son consentement [6].L'article 3 § 2 du Deuxième Protocole prévoit néanmoins une situation particulière : lorsqu'une partie à un conflit armé n'est pas liée par le Protocole, les États parties restent liés dans leurs relations mutuelles. Ils sont également tenus par ses dispositions dans leurs relations avec un État partie au conflit qui n'y a pas adhéré, si ce dernier accepte les dispositions du Protocole et aussi longtemps qu'il les applique [3].Il serait donc juridiquement inexact d'affirmer que l'attribution d'une protection renforcée rend automatiquement l'ensemble du régime de 1999 opposable à tout État impliqué dans un conflit.Le cas libanais permet d'illustrer cette distinction. Selon les données officielles de l'UNESCO, le Liban est partie au Deuxième Protocole depuis 2020, tandis qu'Israël est partie à la Convention de 1954 mais non au Deuxième Protocole de 1999 [7].Il en résulte que les obligations spécifiques du régime de protection renforcée, notamment l'immunité prévue à l'article 12 du Protocole, ne peuvent être automatiquement invoquées à l'encontre d'Israël sur le seul fondement de son adhésion à la Convention de 1954.Cette limite ne signifie aucunement une absence d'obligations internationales.En tant qu'État partie à la Convention de 1954, Israël demeure soumis aux obligations pertinentes de celle-ci. Indépendamment des engagements conventionnels, les règles du droit international humanitaire coutumier, relatives à la protection du patrimoine culturel peuvent également s'imposer aux parties à un conflit.L'étude du Comité international de la Croix-Rouge identifie notamment, à travers ses règles 38 à 40, des obligations coutumières concernant la protection contre les attaques, l'utilisation militaire et les actes de destruction ou de pillage des biens culturels [8].Il importe toutefois de ne pas confondre ces obligations générales avec l'ensemble du régime conventionnel spécifique de protection renforcée institué en 1999. La seule existence de règles coutumières protégeant le patrimoine ne suffit pas à démontrer que chaque disposition de ce régime particulier aurait acquis une valeur coutumière.Cette distinction révèle une limite structurelle de la diplomatie juridique préventive : la reconnaissance multilatérale d'un statut protecteur peut avoir une portée diplomatique universelle sans produire automatiquement des effets conventionnels identiques à l'égard de tous les acteurs.Dans cette perspective, l'universalisation du Deuxième Protocole, la promotion d'engagements volontaires conformes à ses principes et la diffusion des obligations déjà applicables devraient constituer des objectifs complémentaires de la diplomatie multilatérale.IV. Mesurer l'efficacité préventive : dépasser le nombre de biens protégésL'une des principales difficultés méthodologiques réside dans l'évaluation des effets réels de la protection renforcée.Le nombre de biens inscrits, la rapidité des décisions ou le volume de l'assistance internationale permettent de mesurer l'activité institutionnelle. Ils ne suffisent cependant pas à mesurer la prévention des violations.Une évaluation plus rigoureuse devrait distinguer quatre dimensions complémentaires :L'efficacité procédurale pouvant être appréciée à partir du délai entre la demande nationale et la décision internationale, de la qualité des dossiers transmis et de la rapidité de notification aux acteurs concernés.L'effectivité opérationnelle supposant d'examiner si les informations relatives aux biens protégés ont été effectivement communiquées aux autorités militaires, intégrées aux mécanismes de planification des opérations et prises en compte dans les procédures de vérification des objectifs. Les accusés de réception, les formations dispensées et les directives opérationnelles accessibles constitueraient des indicateurs utiles.L'efficacité protectrice nécessiterait d'étudier l'évolution des dommages subis par les biens protégés, ainsi que les incidents militaires survenus à proximité. Une telle analyse devrait tenir compte de l'intensité des hostilités, de la localisation des sites et de leur exposition initiale aux risques.Enfin, l'effectivité juridique pourrait être évaluée à travers la documentation des violations alléguées, les enquêtes ouvertes, les mesures correctives adoptées et, le cas échéant, les procédures judiciaires engagées.La méthodologie la plus pertinente consisterait à comparer l'évolution de biens bénéficiant de la protection renforcée avec celle de biens comparables qui n'en bénéficient pas, lorsque les données disponibles le permettent.Cette comparaison devrait idéalement reposer sur une situation de référence antérieure à l'inscription, puis sur un suivi périodique après la décision. Elle devrait aussi intégrer des variables telles que l'intensité des combats, la proximité des objectifs militaires et la nature des sites.Il convient de souligner une difficulté supplémentaire : les biens les plus menacés peuvent précisément être ceux pour lesquels une protection renforcée est sollicitée. Cette sélection peut fausser les comparaisons si elle n'est pas correctement prise en compte.Par ailleurs, l'absence de dommage constaté ne prouve pas nécessairement un effet dissuasif. Inversement, la survenance de dommages ne démontre pas automatiquement l'inefficacité juridique du dispositif, puisqu'elle peut résulter de multiples facteurs.L'observation satellitaire menée notamment dans le cadre de la coopération entre l'UNESCO et UNITAR/UNOSAT offre un outil pertinent pour documenter l'évolution matérielle des sites [4]. Elle devrait néanmoins être complétée, lorsque cela est possible, par des informations de terrain et des données indépendantes sur les circonstances des incidents.Il serait donc plus rigoureux de considérer la protection renforcée comme une intervention dont les effets préventifs doivent être démontrés, plutôt que présumés.V. Vers une diplomatie juridique préventive : quelles perspectives ?La pratique récente de l'UNESCO, notamment au Liban et en Ukraine, montre que les mécanismes internationaux de protection renforcée peuvent être activés dans des délais relativement courts. En septembre 2023, 20 biens culturels ukrainiens avaient ainsi bénéficié d'une protection renforcée provisoire dans le cadre de la même procédure d'urgence [9].Ces expériences permettent d'envisager une évolution des pratiques diplomatiques, sans pour autant établir l'existence d'une nouvelle catégorie autonome du droit international.La notion de diplomatie juridique préventive peut être entendue comme la mobilisation coordonnée d'instruments conventionnels, de procédures multilatérales et de moyens techniques afin d'influencer les comportements des acteurs avant la commission de violations.Trois orientations permettraient de renforcer cette approche.La première consiste à développer une meilleure articulation entre institutions culturelles et autorités militaires. Les décisions de protection devraient s'accompagner de procédures de notification, de formations et de mécanismes de coordination adaptés. Le Manuel militaire sur la protection des biens culturels, publié par l'UNESCO en 2016, constitue une base opérationnelle utile à cet égard [10].La deuxième orientation concerne la création d'un cadre d'évaluation périodique. Les organes compétents pourraient encourager la production d'indicateurs communs relatifs à la notification des décisions, à l'évolution des dommages et à la mise en œuvre de mesures préventives. Cette approche permettrait de distinguer plus clairement les résultats administratifs des effets protecteurs.La troisième priorité réside dans le renforcement du lien entre prévention et responsabilité. La jurisprudence de la Cour pénale internationale dans l'affaire Al Mahdi, relative aux attaques contre des monuments religieux et historiques de Tombouctou, rappelle que les destructions intentionnelles du patrimoine peuvent, lorsque les conditions juridiques sont réunies, constituer des crimes de guerre engageant la responsabilité pénale individuelle [11].La perspective de poursuites ne garantit pas une dissuasion effective. Elle peut néanmoins contribuer à renforcer la crédibilité du cadre protecteur, sous réserve de mécanismes d'enquête, de compétence et d'exécution appropriés.Conclusion — De la protection proclamée à la prévention démontréeLa décision du 1er avril 2026 relative au patrimoine culturel libanais illustre la capacité des mécanismes multilatéraux spécialisés à produire rapidement des effets juridiques en période de crise. Elle souligne simultanément les limites d'un système international dans lequel l'effectivité des obligations dépend du champ d'application des instruments conventionnels, du comportement des parties aux conflits et de la capacité des institutions à suivre leur mise en œuvre.L'avenir du régime de protection renforcée ne devrait donc pas être apprécié uniquement à travers l'augmentation du nombre de biens inscrits sur une liste internationale. Il devrait également être évalué en fonction de sa capacité à favoriser la prise en compte du patrimoine dans la conduite des opérations militaires, à réduire les risques documentés et à renforcer la responsabilité en cas de violation.En ce sens, la diplomatie juridique préventive ne constituerait pas une alternative aux règles existantes du droit international humanitaire, mais une méthode visant à renforcer leur mobilisation et leur effectivité.Le véritable progrès du multilatéralisme ne résiderait alors pas seulement dans sa capacité à reconnaître les biens culturels menacés, mais dans son aptitude à démontrer que cette reconnaissance contribue effectivement à leur préservation.Références juridiques et bibliographiquesSources juridiques et institutionnelles[1] UNESCO, Convention pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, La Haye, 14 mai 1954, art. 4. Texte officiel, CICR.[2] Desch, Thomas, « The Second Protocol to the 1954 Hague Convention for the Protection of Cultural Property in the Event of Armed Conflict », Yearbook of International Humanitarian Law, vol. 2, 1999, p. 63–90. DOI : 10.1017/S1389135900000374.[3] UNESCO, Deuxième Protocole relatif à la Convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, 26 mars 1999, art. 3, 10–13 et 15. Texte officiel.[4] UNESCO, « Lebanon: 39 cultural properties placed under enhanced protection », communiqué de presse, 1er avril 2026, actualisé le 14 octobre 2026. Lire le communiqué.[5] UNESCO, Comité pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, Requests for the Granting of Provisional Enhanced Protection to Cultural Properties in Lebanon, C54/26/5.EXT.COM/4, 27 mars 2026. Document officiel PDF.[6] Nations Unies, Convention de Vienne sur le droit des traités, 23 mai 1969, notamment art. 34, 35 et 38. Texte officiel, Commission du droit international.[7] UNESCO, States Parties to the 1954 Hague Convention and its two Protocols, état actualisé au 13 avril 2026. Tableau officiel des États parties.[8] Henckaerts, Jean-Marie et Doswald-Beck, Louise, Customary International Humanitarian Law, vol. I: Rules, Cambridge University Press / CICR, 2005, règles 38–40. Base de données du CICR — règle 38.[9] UNESCO, « Ukraine: 20 cultural properties receive enhanced protection by UNESCO’s Second Protocol to the 1954 Hague Convention », 7 septembre 2023. Communiqué officiel.[10] O'Keefe, Roger, Péron, Camille, Musayev, Tofig et Ferrari, Gianluca, Protection of Cultural Property: Military Manual, UNESCO et Institut international de droit humanitaire, 2016. Consulter le manuel.[11] Cour pénale internationale, Le Procureur c. Ahmad Al Faqi Al Mahdi, affaire ICC-01/12-01/15, ordonnance de réparation du 17 août 2017. Communiqué officiel.Référence doctrinale complémentaireHladík, Jan, « How the Guidelines for the Implementation of the 1999 Second Protocol to the Hague Convention of 1954 Contribute to Better Protection of Cultural Property », International Review of the Red Cross, vol. 104, nos 920–921, 2022, p. 1948–1970. DOI : 10.1017/S181638312200042X.

27 Oct 2026 Lire la suite →
L’Onde de Choc Géoéconomique du Conflit Iran-USA-Israël
Sécurité & Défense

L’Onde de Choc Géoéconomique du Conflit Iran-USA-Israël

Le différend multidimensionnel opposant l’Iran à l’axe Washington-Tel-Aviv, transmuté en confrontation cinétique depuis février 2026, ne constitue pas une simple crise régionale, mais un catalyseur de fragmentation du système-monde. L’intensité de cette crise corrobore les thèses de l'enlisement stratégique, où la posture préventive d’Israël et la doctrine américaine de l’endiguement (containment) visent, par un découplage forcé, à neutraliser l’influence eurasiatique au Moyen-Orient. Les répercussions géoéconomiques se structurent autour de quatre piliers : la sécurité énergétique, la logistique globale, la résilience industrielle et les équilibres macrofinanciers. Crise Énergétique et Rupture des Flux L’asphyxie partielle du détroit d’Ormuz — verrou stratégique où transitent 30 % du pétrole et 17 % du gaz mondial — a engendré une volatilité exogène majeure, propulsant les cours au-delà de 50 % de leur valeur ante-conflit. Le différentiel de rentabilité : Le blocage sélectif (réduction à 5 millions de barils/jour) souligne une asymétrie critique : alors que les coûts d’extraction au Moyen-Orient demeurent marginaux (3-10 $), les hydrocarbures de schiste américains nécessitent un seuil de rentabilité bien plus élevé (40-60 $), accentuant l'inflation énergétique globale. Alternatives et réorientation : Si l’augmentation des débits via l’oléoduc Abqaiq-Yanbu (visant 7 millions b/j selon Saudi Aramco) et le pipeline Habshan-Fujairah offre un palliatif, l’arrêt des voies septentrionales (Kurdistan, BTC) limite la compensation. À moyen terme, nous assistons à un pivotement vers l'Ouest : le développement d'infrastructures méditerranéennes sécurisées par l'emprise américano-israélienne préfigure un détournement des ressources au détriment des économies asiatiques (Chine, Inde, Japon). Reconfiguration de la Logistique et des Échanges L’insécurité dans les chokepoints (Bab el-Mandeb, Suez) impose une redéfinition de la géographie maritime. Le déroutement par le Cap de Bonne-Espérance, s’il garantit la continuité des flux pour les puissances atlantiques, induit une hausse structurelle des coûts (20-30 %) et une extension des délais de livraison. Le déclin des routes Est-Ouest : Le modèle de flux horizontaux, pilier de la mondialisation libérale, est obsolète. L’architecture des « Nouvelles Routes de la Soie » est compromise, hormis ses segments continentaux russes et centrasiatiques, eux-mêmes grevés par l’ostracisme diplomatique envers Moscou. L’émergence du modèle Nord-Sud : Nous observons une transition vers un modèle régionalisé fondé sur le nearshoring et le friendshoring. Ce basculement favorise une réindustrialisation de l'Occident et propulse l’Afrique et l’Amérique Latine comme de nouveaux poumons productifs, articulés autour du nexus énergie-eau-matière. Perturbations et Souveraineté Industrielle Le conflit agit comme un révélateur de la dépendance des industries de transformation vis-à-vis des intrants moyen-orientaux (chimie, métaux, hélium). Le péril alimentaire : La tension sur les engrais est symptomatique. Malgré les capacités de leaders comme l'OCP au Maroc, la dépendance aux intrants régionaux (ammoniac) crée un risque de rupture de charge. Les stratégies de sécurisation de l'Inde et des USA illustrent un retour au protectionnisme stratégique. Économie de défense : Le secteur de l’armement s’affirme comme le principal bénéficiaire de cette instabilité, avec une accélération des budgets militaires mondiaux (dépassant les 1781 milliards de $ dès 2024). Guerre des commodités : L’utilisation par la Chine de ses leviers sur les technologies sensibles (terres rares, PCB) en réponse aux pressions occidentales confirme le passage d’une économie de marché à une économie de gestion des pénuries. Déséquilibres Macroéconomiques et Risque Systémique Le conflit sert de vecteur à une lutte pour la suprématie monétaire. L’ancrage du dollar aux échanges du « nexus stratégique » est une réponse directe à la volonté de dédollarisation des BRICS. Spirale récessionniste : L’inflation importée contraint les banques centrales à un durcissement monétaire. La hausse des taux d'intérêt et l'élargissement des spreads obligataires (notamment entre le Bund et l’OAT) ravivent le spectre d'une fragmentation de la zone euro. Atrophie de la croissance : La corrélation entre hausse du baril et baisse du PIB (0,5 point de croissance perdu pour 10 % d'augmentation du prix) laisse présager une récession mondiale durable, une hausse du chômage structurel et une dégradation insoutenable du service de la dette pour les États les plus exposés. L’affrontement actuel scelle la fin de l’illusion d’une croissance infinie et dérégulée. Le monde bascule dans une ère de fragmentation systémique où le Moyen-Orient demeure le pivot des rapports de force entre l'Est et l'Ouest. La viabilité du système financier international, encore indexée sur le pétrodollar, est désormais mise à l'épreuve par une réalité géopolitique où l'offre prime radicalement sur la demande. Références Clausewitz, C. von : De la Guerre – Pour l'analyse de la continuité de la politique par les moyens financiers. Mackinder, H. : Le Pivot Géographique de l'Histoire – Pertinence de la zone Moyen-Orient/Eurasie. Théorie du Friendshoring (J. Yellen) : Analyse des nouvelles zones d’influence résilientes. Rapports de l'AIE et de la Banque Mondiale (2025-2026) : Données sur les capacités de transport et les prévisions de croissance. Concept de Nexus Énergie-Eau-Alimentation : Cadre d’analyse de la sécurité globale durable.  ‎

28 May 2026 Lire la suite →

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20 Nov 2026

Khaled Hamadé au Forum annuel de l’IMRI : Maroc-Afrique face à un nouvel ordre mondial

Khaled Hamadé, Président de l’Institut International d’Études Géopolitiques (IIEG), participera au Forum annuel de l’IMRI, qui se tiendra les 20 et 21 novembre 2026 à l’Hôtel Val d’Anfa, Aïn Diab, Casablanca, autour du thème : « Maroc-Afrique face à un nouvel ordre mondial en devenir : Souveraineté, Recomposition géopolitique, Transition énergétique, Économie numérique ». Khaled Hamadé interviendra lors du panel d’ouverture, le vendredi 20 novembre, contribuant aux réflexions sur les profondes recompositions de l’ordre mondial et leurs implications pour le Maroc et le continent africain. Cette participation s’inscrit dans la continuité des travaux de l’IIEG sur les nouveaux équilibres géopolitiques, les enjeux de souveraineté et les transformations stratégiques qui redessinent les relations entre le Maroc, l’Afrique et le reste du monde.

Casablanca
28 Nov 2026

Khaled Hamadé au MEDays 2026 : repenser la sécurité mondiale et régionale

Khaled Hamadé, Président de l’Institut International d’Études Géopolitiques (IIEG), participera au MEDays 2026, à l’occasion de la table ronde « Nouvelles menaces, nouveaux équilibres : Repenser la sécurité mondiale et régionale », le samedi 28 novembre 2026 à 15h30. Cette table ronde réunira un panel international particulièrement riche, composé de représentants étatiques de plusieurs pays et continents, aux côtés de responsables et experts issus d’instituts de recherche et de géopolitique. Ces regards croisés permettront d’analyser les nouvelles menaces, les recompositions stratégiques en cours et leurs implications pour la sécurité mondiale et régionale. La participation de Khaled Hamadé s’inscrit dans les travaux de l’IIEG consacrés aux mutations de l’ordre international, aux nouveaux équilibres géopolitiques ainsi qu’à la prévention et à la résolution des conflits.

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