Luanda : faire de la prévention des conflits une responsabilité africaine et un enjeu de sécurité mondiale
Khaled Hamadé
Expert IIEG
Dossier réalisé sous la direction du pôle prévention et résolution des conflits
Contributeurs:
Khaled Hamadé
Abdoulay Sène
Aziz Wafae
Karim Mortada
Une nouvelle étape pour la paix et la sécurité en Afrique
La Direction du Pôle Prévention et Résolution des Conflits de l’Institut International d’Études Géopolitiques (IIEG) a suivi avec une attention particulière les travaux de Luanda consacrés au renforcement des mécanismes africains de prévention et de résolution des conflits.
La tenue de cette session extraordinaire de l’Union africaine intervient à un moment où le continent africain, comme l’ensemble du système international, est confronté à une multiplication des crises, à une transformation des formes de conflictualité et à une fragilisation de certains mécanismes traditionnels de régulation.
Dans ce contexte, l’adoption du Plan d’action de Luanda et de sa matrice de mise en œuvre ne doit pas être considérée comme une déclaration politique supplémentaire.
Elle traduit une ambition plus profonde : passer progressivement d’une culture de réaction aux crises à une véritable culture de prévention.
Pour l’IIEG, c’est précisément dans cette transformation que réside l’enjeu stratégique de Luanda.
Car le défi africain n’est plus seulement de disposer de mécanismes d’alerte, de médiation et de gestion des crises. Il est désormais de parvenir à transformer suffisamment tôt l’information stratégique en décision politique, puis la décision en action.
Le paradoxe africain de la prévention
L’Afrique ne part pas de zéro.
Au cours des dernières décennies, le continent s’est doté d’une architecture institutionnelle significative en matière de paix et de sécurité : Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, mécanismes d’alerte précoce, Panel des Sages, dispositifs de médiation, communautés économiques régionales et instruments de financement de la paix.
Le défi n’est donc pas seulement celui de la création de nouveaux instruments.
Il réside également dans leur capacité à fonctionner de manière coordonnée, suffisamment rapide et politiquement efficace.
C’est ici qu’apparaît ce que l’on pourrait qualifier de paradoxe africain de la prévention : les signaux annonciateurs d’une crise peuvent être identifiés sans que l’action diplomatique ou politique nécessaire puisse toujours être engagée avant que la situation ne se détériore.
Entre l’identification d’un risque et l’intervention préventive existe encore un espace critique où interviennent la souveraineté des États, les divergences d’intérêts, la fragmentation des mécanismes de décision, les contraintes financières et parfois l’insuffisance de volonté politique.
Luanda doit précisément contribuer à réduire cet espace.
L’Afrique n’est plus un théâtre périphérique des crises mondiales
Les conflits africains ne peuvent plus être analysés indépendamment des transformations du système international.
Du Sahel à la Corne de l’Afrique, des Grands Lacs au Soudan et à la Libye, les crises s’inscrivent désormais dans des systèmes de conflictualité où interagissent dynamiques internes, rivalités régionales et compétitions internationales.
Les enjeux énergétiques, alimentaires et hydriques, les migrations, le terrorisme, les trafics transnationaux, les changements climatiques, les nouvelles technologies et la compétition autour des ressources stratégiques peuvent agir comme facteurs de vulnérabilité, d’accélération ou d’internationalisation des crises.
Dans le même temps, les conséquences des conflits africains dépassent largement les frontières des États concernés et, souvent, celles du continent.
La distinction entre crise nationale, crise régionale et enjeu international devient ainsi de plus en plus difficile à établir.
La sécurité de l’Afrique constitue désormais une composante de la sécurité internationale.
L’Afrique doit donc être considérée non seulement comme un espace nécessitant des mécanismes de prévention, mais comme un acteur à part entière de la stabilité mondiale.
Cette évolution suppose de renforcer les capacités africaines d’anticipation, de médiation et de résolution des conflits tout en construisant des mécanismes de coopération plus efficaces entre l’Union africaine, les organisations régionales, les Nations unies et les autres acteurs internationaux.
Le Nexus Eau-Climat-Sécurité : une dimension centrale de la prévention
La prévention des conflits doit désormais intégrer pleinement la dimension hydro-diplomatique et environnementale.
L’eau, le climat et la sécurité ne constituent plus des enjeux séparés. Ils forment un même système de vulnérabilités, particulièrement visible dans les régions confrontées à la raréfaction des ressources, à la dégradation des terres, aux déplacements de populations et à la concurrence entre usages agricoles, pastoraux, urbains, industriels et énergétiques.
Le Nexus Eau-Climat-Sécurité permet de mieux comprendre comment un stress environnemental peut amplifier des tensions préexistantes, fragiliser les équilibres sociaux et accélérer la régionalisation d’une crise.
Les bassins transfrontaliers, les zones pastorales, les espaces lacustres et les territoires soumis à une forte pression démographique doivent ainsi être considérés comme des espaces prioritaires de diplomatie préventive.
La gestion partagée de l’eau peut devenir un facteur de coopération, à condition d’être accompagnée par des mécanismes de dialogue, de transparence, de partage de données et de règlement des différends. À l’inverse, l’absence de coordination peut transformer une tension locale en crise intercommunautaire, puis en différend entre États.
L’anticipation doit donc croiser les données climatiques, hydrologiques, agricoles, démographiques et sécuritaires afin d’identifier les risques avant leur traduction en violences.
Cette approche implique également d’associer les autorités publiques, les organisations régionales, les communautés locales, les agriculteurs, les éleveurs, les acteurs de l’eau et les organisations de la société civile. La diplomatie de l’eau ne doit pas être conçue uniquement comme une négociation entre gouvernements : elle peut aussi devenir un instrument de prévention au service des territoires et des populations.
De l’alerte à l’action : le véritable défi de la prévention
L’un des principaux enseignements de Luanda réside dans la nécessité d’identifier les facteurs de crise avant leur transformation en conflit ouvert.
Cette approche rejoint directement la vision portée par le Pôle Prévention et Résolution des Conflits de l’IIEG.
Prévenir un conflit ne signifie pas uniquement empêcher le déclenchement des hostilités.
Cela signifie :
- identifier les signaux faibles ;
- comprendre les causes profondes des tensions ;
- analyser les dynamiques politiques, économiques, sociales, environnementales et territoriales ;
intégrer les interactions entre eau, climat, ressources et sécurité ;
- cartographier les acteurs et leurs intérêts ;
- identifier les acteurs susceptibles de favoriser la médiation ;
- anticiper les effets régionaux et internationaux d’une crise ;
- construire des scénarios d’évolution ;
- proposer, lorsque cela est possible, des options de prévention, de médiation et de désescalade.
La prévention doit ainsi devenir une fonction permanente d’analyse stratégique et d’aide à la décision.
Mais l’alerte précoce n’a de véritable utilité que lorsqu’elle peut conduire à une action précoce.
L’enjeu n’est donc pas uniquement de mieux détecter les crises. Il est de réduire le temps qui sépare l’identification du risque de la décision politique.
Prévenir par le bas : la médiation communautaire et locale
La prévention ne peut être efficace si elle demeure exclusivement institutionnelle, diplomatique ou descendante.
De nombreuses crises prennent naissance dans des tensions locales : conflits fonciers, accès à l’eau, transhumance, rivalités communautaires, contestation de l’autorité, marginalisation économique ou sentiment d’injustice. À ce niveau, les acteurs locaux disposent souvent d’une connaissance fine des rapports de force, des griefs accumulés et des possibilités de compromis.
La médiation communautaire et locale doit donc être considérée comme un premier niveau essentiel de prévention.
Chefferies traditionnelles, autorités religieuses, associations de femmes et de jeunes, organisations pastorales et agricoles, élus locaux, médiateurs communautaires et organisations de la société civile peuvent contribuer à désamorcer les tensions avant leur militarisation ou leur instrumentalisation politique.
Cette prévention par le bas suppose de renforcer les capacités locales de dialogue, de créer des espaces de concertation réguliers et de garantir la participation des groupes directement concernés, notamment les femmes, les jeunes et les populations déplacées.
Elle ne doit toutefois pas être idéalisée. Les mécanismes traditionnels peuvent eux-mêmes être contestés, exclure certaines catégories de population ou reproduire des rapports de domination. Ils doivent donc être articulés avec les institutions publiques, les mécanismes régionaux et les normes de protection des droits humains.
Communauté → Collectivité locale → État → Organisation régionale → Union africaine → Partenaires internationaux
L’objectif est de construire une chaîne de prévention à plusieurs niveaux, capable à la fois de faire remonter les tensions et de mobiliser rapidement les ressources et les médiateurs adaptés à chaque situation.
Souveraineté nationale et responsabilité africaine
Toute politique ambitieuse de prévention se heurte néanmoins à une difficulté structurelle.
Agir suffisamment tôt implique parfois d’intervenir diplomatiquement alors qu’une crise relève encore formellement des affaires internes d’un État.
La prévention pose ainsi une question politique fondamentale : comment concilier le respect de la souveraineté nationale avec la nécessité d’agir lorsqu’une crise interne menace de devenir une source de déstabilisation régionale ?
Cette question ne peut être évitée.
La prévention ne peut devenir une responsabilité africaine collective que si les États considèrent progressivement que l’anticipation, le dialogue et la médiation ne constituent pas nécessairement une remise en cause de leur souveraineté, mais peuvent au contraire contribuer à sa préservation en évitant la dégradation des mécanismes politiques et institutionnels.
La crédibilité de l’architecture africaine de paix et de sécurité dépendra donc également de sa capacité à construire cette confiance.
Prévenir suppose aussi de financer
L’autonomie stratégique africaine en matière de prévention des conflits ne peut être dissociée de la question de son financement.
Il ne peut exister de véritable appropriation africaine de la prévention sans capacité africaine à financer durablement ses instruments d’alerte, de médiation, de diplomatie préventive et de consolidation de la paix.
Une dépendance excessive à l’égard de financements extérieurs peut fragiliser la continuité des mécanismes de prévention et limiter l’autonomie de décision des institutions africaines.
Le renforcement des capacités africaines de financement de la paix doit donc être considéré non seulement comme une question budgétaire, mais comme un enjeu d’autonomie stratégique.
La capacité de l’Afrique à prévenir ses propres crises dépendra aussi de sa capacité à mobiliser les ressources nécessaires pour agir.
Clarifier la coordination entre les acteurs
La prévention suppose également une articulation plus efficace entre les différents niveaux de décision.
Union africaine, Conseil de paix et de sécurité, États membres, communautés économiques régionales, Nations unies et acteurs de médiation peuvent intervenir simultanément dans une même crise.
Cette multiplicité constitue une richesse lorsqu’elle permet de mobiliser des capacités complémentaires.
Elle devient une faiblesse lorsqu’elle entraîne concurrence diplomatique, duplication des initiatives ou dilution des responsabilités.
Une question opérationnelle doit donc rester au cœur de la réflexion ouverte à Luanda :
Qui détecte ? Qui alerte ? Qui décide ? Qui médie ? Et dans quels délais ?
Une alerte qui circule sans déclencher de décision ne constitue pas, à elle seule, une politique de prévention.
De même, plusieurs médiations concurrentes peuvent parfois réduire l’efficacité d’une action diplomatique qui aurait nécessité unité, cohérence et rapidité.
Le renforcement de la coordination entre l’échelon continental, les États, les organisations régionales et les acteurs locaux constitue ainsi l’un des enjeux majeurs de toute architecture africaine de prévention.
De la prévention à la consolidation de la paix
La prévention des conflits ne doit enfin pas être considérée comme une action isolée.
Elle s’inscrit dans un continuum :
Anticipation → Prévention → Médiation → Désescalade → Résolution → Consolidation de la paix
Lorsqu’un conflit ne peut être évité, l’objectif devient d’en empêcher l’extension, la régionalisation ou l’aggravation.
Lorsqu’un accord est obtenu, l’enjeu devient ensuite d’empêcher la réapparition des facteurs ayant conduit à la crise.
Une véritable politique de prévention doit donc être pensée avant, pendant et après les conflits.
L’IIEG : analyser, anticiper et proposer
Dans cette dynamique, l’Institut International d’Études Géopolitiques entend contribuer à la réflexion engagée à Luanda dans le cadre de sa mission propre : produire de l’analyse, éclairer les dynamiques de conflictualité et formuler des propositions susceptibles d’enrichir la réflexion sur la prévention et la résolution des conflits.
L’IIEG n’a pas vocation à se substituer aux États, à l’Union africaine, aux organisations régionales ou aux institutions internationales compétentes dans la conduite des politiques de paix et de sécurité.
Son rôle est celui d’un institut indépendant de réflexion et d’analyse.
À travers son Pôle Prévention et Résolution des Conflits, il peut en revanche contribuer à approfondir certaines des questions stratégiques soulevées à Luanda en mobilisant une approche géopolitique, prospective et multidisciplinaire.
Les travaux du Pôle pourront notamment porter sur les facteurs structurels de conflictualité, les signaux faibles annonciateurs de crises, les interactions entre dynamiques nationales, régionales et internationales, ainsi que sur les conditions permettant de renforcer les mécanismes de prévention, de médiation et de désescalade.
Une attention particulière pourra également être accordée aux enjeux de coordination entre acteurs, aux conditions politiques et économiques de la prévention, aux conséquences des recompositions géopolitiques internationales sur les crises africaines et aux nouveaux facteurs de vulnérabilité susceptibles d’affecter la stabilité du continent. Une place spécifique pourra être accordée au Nexus Eau-Climat-Sécurité et aux mécanismes locaux de prévention.
Sur la base de ses analyses et études, l’IIEG pourra formuler des propositions, identifier des pistes de réflexion et développer des scénarios susceptibles de contribuer au débat stratégique sur l’évolution des mécanismes africains de prévention et de résolution des conflits.
Deux instruments prospectifs au service de la réflexion
Afin de donner une traduction concrète à cette capacité d’analyse et de proposition, l’IIEG pourrait développer deux instruments complémentaires, conçus comme des outils de recherche, de prospective et de dialogue, et non comme des mécanismes de contrôle ou d’intervention institutionnelle.
Un Baromètre prospectif des signaux faibles
Le Pôle Prévention et Résolution des Conflits pourrait élaborer un Baromètre prospectif des signaux faibles destiné à structurer l’observation des facteurs susceptibles d’annoncer une crise ou d’en accélérer la dégradation.
Ce baromètre croiserait des indicateurs politiques, sociaux, économiques, environnementaux, climatiques, hydrologiques et sécuritaires : tensions communautaires, déplacements de populations, conflits liés à la terre et à l’eau, ruptures de dialogue, pressions sur les ressources essentielles, désinformation, violences locales ou transfrontalières et signaux de militarisation ou d’internationalisation d’une crise.
Son objectif ne serait pas de prédire mécaniquement les conflits ni d’évaluer l’action des institutions compétentes, mais de produire une lecture prospective des vulnérabilités, des tendances et des points de bascule possibles. Il pourrait donner lieu à des notes périodiques, cartes de risques, fiches territoriales et analyses thématiques.
Des Tables rondes de diplomatie préventive
En complément, l’IIEG pourrait organiser des Tables rondes de diplomatie préventive réunissant, selon les sujets, chercheurs, diplomates, experts, représentants institutionnels, acteurs locaux, médiateurs communautaires et organisations de la société civile.
Ces espaces de réflexion auraient vocation à confronter les analyses, identifier les divergences d’interprétation, explorer des scénarios de désescalade et faire émerger des propositions. Une attention particulière pourrait être portée aux crises émergentes, aux bassins hydriques transfrontaliers, aux zones pastorales et aux territoires fortement exposés aux effets du changement climatique.
L’IIEG se positionnerait ainsi comme une plateforme indépendante de réflexion et de dialogue, sans se substituer aux médiateurs officiels ni aux institutions compétentes. Ces deux instruments permettraient de relier plus étroitement analyse prospective, signaux faibles, expertise multidisciplinaire et formulation de propositions.
Cette contribution relève pleinement de la vocation d’un institut de recherche géopolitique : non pas décider à la place des institutions compétentes, ni contrôler leur action, mais comprendre les transformations en cours, anticiper les risques et mettre l’expertise au service de propositions éclairées.
De l’analyse à la proposition
La prévention des conflits nécessite une capacité permanente à penser en amont des crises.
L’analyse géopolitique peut, à cet égard, contribuer à identifier les vulnérabilités, mettre en relation des phénomènes parfois étudiés séparément et explorer différents scénarios d’évolution.
C’est dans cet espace que le Pôle Prévention et Résolution des Conflits de l’IIEG entend inscrire sa contribution.
Ses travaux pourront donner lieu, selon les sujets et les situations étudiées, à des analyses, études prospectives, notes stratégiques et propositions, destinées à nourrir la réflexion sur les moyens de prévenir l’apparition, l’aggravation ou la régionalisation des crises.
Cette démarche repose sur une conviction : la recherche et l’analyse ne remplacent pas l’action politique et diplomatique, mais elles peuvent contribuer à mieux l’éclairer.
De Luanda au monde : penser la paix autrement
Le véritable enjeu de Luanda dépasse le seul cadre africain.
Dans un monde marqué par la fragmentation géopolitique, la multiplication des crises, la compétition entre puissances et la remise en cause de nombreux mécanismes traditionnels de régulation internationale, la prévention des conflits devient une responsabilité collective.
L’Afrique peut et doit y prendre toute sa place.
Mais la portée de Luanda ne devra pas être appréciée uniquement à la qualité des engagements adoptés.
Elle se mesurera surtout à la capacité de ces engagements à favoriser une action plus précoce, une meilleure coordination des acteurs et une réponse politique et diplomatique avant que le coût humain, économique et stratégique d’une crise ne devienne considérablement plus difficile à maîtriser.
Cette prévention devra être à la fois institutionnelle et territoriale, diplomatique et communautaire, politique et environnementale. Elle devra intégrer les tensions liées à l’eau, au climat et aux ressources, tout en donnant aux acteurs locaux une place dans la construction des solutions de désescalade.
Le passage d’une culture de réaction à une culture de prévention ne dépendra donc pas uniquement des institutions créées ou des textes adoptés.
Il dépendra de la capacité collective à transformer l’anticipation en décision, la décision en action et l’action en résultats.
C’est à cette réflexion que l’IIEG entend contribuer, à travers son Pôle Prévention et Résolution des Conflits, par l’analyse, l’anticipation, l’étude des signaux faibles, la mise en dialogue des expertises et la formulation de propositions.
Prévenir plutôt que subir.
Comprendre avant d’agir.
Analyser pour contribuer à la paix.