Iran ! les USA vers un enlisement ?
Salim Rabbani
Directeur du pôle industrie néguentropique - Expert en stratégie, supply chain et management de la performance
Introduction
Ce nouveau chapitre militaire s’inscrit dans une longue histoire de luttes pour la domination de l’Iran, premier pays du Moyen-Orient à faire une révolution et à se doter d’une constitution en 1905. Dès le début du XX siècle, il est l’objet de toute l’attention des Russes et des Britanniques qui contrôlent son pétrole à partir de 1913 via l’Anglo-Persian Oil Company (AIOC). L’abdication de Reza Shah en faveur de son fils, conséquence de l’invasion Britano-Soviétique en 1941, voit l’Iran se rapprocher des puissances occidentales. L’année 1945 est l’année de la crise Irano-Soviétique suite à la tentative de l’URSS d’établir des états pro-soviétiques au nord du pays. En 1951, le premier ministre Mossadegh nationalise l’AIOC, l’opération conjointe Américano-Britannique « Ajax » le renverse et conforte le régime autocratique de Mohammad Reza Pahlavi[i]. En 1979, la révolution Islamique amène au pouvoir une théocratie basée sur les théologiens « Mollah » et les gardiens de la révolution (CGRI ou Pasdaran) véritable armée dans l’armée et forte de 200 000 hommes.
Depuis 46 ans, dès le 7 avril 1980, l’Iran est soumis a des sanctions économiques par les USA. Le 22 septembre de la même année, l’Irak supporté par les USA et ses alliés, envahit l’Iran. La guerre se termine en 1990 et se solde par plus d’un million de mort et un retour aux accord d‘Alger de 1975. La pression Américaine ne faiblit pas, le régime de sanctions ne cesse de s’alourdir et les mouvements de contestation de se poursuivre : protestations étudiantes de 1999, mouvement « Ou est mon vote » en 2009, révolte de 2017, mouvement « Femme, vie, liberté » de 2022[ii].
A partir du 7 octobre 2023, Israël en réponse à l’attaque du Hamas, affaiblit notoirement le glacis Iranien - composé du Hamas, du Hezbollah, des Houtis au Yémen, de milice en Irak et en Syrie - mis en place par le général Soleimani. Le choc devient frontal, cela se traduit par une escalade continue avec les accrochages d’avril 2024 en réponse au bombardement par Israel du consulat Iranien à Damas, des tirs de missiles Iraniens entre juillet et octobre 2024 conséquence de l’assassinat de dirigeants du Hamas et du Hezbollah, la chute du régime Assad fin 2024, et la guerre des 12 jours[iii] de juin 2025 avec l’implication directe des USA via l’opération Midnight Hammer. Enfin, début 2026, parti du grand bazar de Téhéran, le soulevement Iranien[iv], avec le rôle éventuel d’acteurs extérieurs, échoue à déstabiliser le pouvoir.
A la question, pourquoi ce conflit ?
La réponse découle de source : il s’agit pour Israël de neutraliser/éliminer un rival systémique doté de moyen balistique dans la région, et pour les USA de découpler le pivot Iranien, afin d’affaiblir la Chine en s’assurant le contrôle de l’énergie[v], et d’encercler la Russie en bloquant son flanc sud. Quand à la menace nucléaire, elle est non avérée, l’Iran ayant officiellement arreté son programme nucléaire en 2003 selon les rapports les plus récents de la CIA de 2024 et mars 2025, et la récente démission de Joe Kent directeur du centre national de lutte contre le terrorisme[vi] ainsi que les déclarations du 18 mars 2026 de la directrice du renseignement national US Tulsi Gabbard[vii] devant la commission du sénat conforte cette hypothèse.
Il semble que la stratégie choisie pour ce faire eut été une suppression physique des dirigeants dans les premiers temps du conflit à même de provoquer un changement de régime ou à tout le moins un changement de comportement[viii] du régime restant à l’image de l’opération au Venezuela, avec toujours en arrière plan cette volonté de s’approprier les réserves énergétiques[ix] afin de garantir la viabilité du pétrodollar et donc du leadership US. Néanmoins à ce jour, ni la suppression du guide suprême Ali Khamenei, d’une quarantaine de hauts dignitaires, des hauts gradés militaires, ni la suppression d’un des successeurs par intérim Ali Larajani, n’aboutissent aux résultats escomptés. L’Iran a mis en place une organisation décentralisée de la gouvernance et du commandement, et à l’image de l’hydre a mille têtes, en éliminer une voit instantanément une remplaçante jaillir à sa place, le tout sans obérer la capacité à mener une guerre asymétrique, à cibler les bases avancées des USA et Israël dans la région, à user du choke point qu’est le détroit d’Ormuz pour perturber de manière indirecte et sélective le transit commercial et énergétique, et de fait perturber l’économie mondiale et la toute puissante pax americana.
L’histoire en miroir !
La chronologie des interventions américaines exclue l’option d’un intervention terrestre d’ampleur et l’envahissement de l’Iran. Elle laisse augurer d’un enlisement sans vainqueur, ni vaincu sur le court terme, avant un désengagement sur le moyen terme. La guerre du Vietnam de 1955 à 1975 a vu, malgré la disproportion des forces en présence, la retraite des USA avec un bilan de 58 000 morts, plus de mille milliards engloutis, et un million de morts Vietnamiens. La guerre d’Afghanistan de 2001 à 2021 a couté plus de 2400 milliards, 2400 morts Américain, et 250 000 Afghans, pour voir revenir au pouvoir les Talibans devenu une force politique modérée menacée par plus radical qu’elle l’EI-K (Etat Islamique du Khorassan) dans le paysage politique local. L’Irak représente le cas d’école : la guerre est déclarée en 2003 sous l’argument inventé de la présence d’armes chimiques , une coalition est organisée, elle est gagnée rapidement, les dirigeants sont éliminés à l’image de Saddam Hussein, une nouveau régime est mis en place, la situation dégénère avec une fragmentation armée du champ politique sur fond de fracture religieuse sunnite chiite entrainant une guerre asymétrique avec les forces occupantes. En 2011, après un million de morts Irakiens, 3000 milliard de $ investit, les USA se retirent et confirment l’affirmation de Henry Kissinger « Il peut être dangereux d'être l'ennemi des États-Unis, mais être leur ami est fatal ».
Les quatre horloges ?
Quatre horloges dictent l’évolution de la situation :
La première horloge est la politique interne aux USA. Pour l’Afghanistan et après l’extraordinaire émotion du 11 septembre 2001, 87% des américains soutenaient l’intervention. Selon CNN, 59% désapprouvent aujourd’hui l’attaque contre l’Iran, pour NBC ils seraient 54%, un républicains sur deux souhaitent l’arrêt de l’opération. L’échéance des mid-terms en novembre 2026 est dans tous les esprits.
La deuxième horloge est l’économie mondiale. Mis sous pression par le blocage du détroit d’Ormuz et les risques sur le Golfe d’Aden, le trafic maritime mondial se détourne vers le cap de Bonne-Espérance pour 15 jours de navigation supplémentaire, les primes d’assurances sont multipliées par un facteur dix, 20% de l’énergie pétrolière et gazière soit 20 million de barils principalement à destination de l’Europe et de l’Asie sont bloquée déclenchant la libération par l’AIE[x] des réserves stratégiques mondiale pour 400 million de baril et américaine[xi] pour 172 million dans le but de contenir la flambée du baril. Les pressions inflationnistes repartent à la hausse, accroissant d’autant la probabilité d’une évolution des taux similaire et d’une récession économique.
La troisième horloge est la Chine, deuxième plus grand consommateur au monde avec 16 million de barils par jour, elle importe 60% de son pétrole et 40% de son gaz du Proche-Orient, l’Iran pesant pour 13%. Son commerce extérieure, ADN de son modèle économique, souffre et la consommation interne n’a toujours pas la capacité à y suppléer. Le transfert, selon la doctrine de « flexibilité stratégique » dans l’usage des forces américaines en Corée (USFK), de ses systèmes de défenses anti-missiles THAAD[xii] (Terminal High Altitude Area Defense), de bâtiments militaires navals, de munitions, à destination du front Iranien, desserre l’étau du dispositif d’encerclement de la Chine et de protection des alliés à leurs têtes Taiwan. La Chine ne s’opposera pas frontalement, elle oeuvrera discrètement à maintenir l’Iran, son approvisionnement, et la libre circulation via des moyens de pressions à sa disposition, orientant ainsi la situation vers un enlisement à son avantage pour éviter tout risque de découplage.
La quatrième horloge est la crédibilité des USA en tant que puissance protectrice dans l’architecture de sécurité mondiale, spécifiquement au Moyen-Orient, et la sécurité d’Israël. La pax americana est mise en défaut, fonctionne de manière inverse, et agit comme un catalyseur à conflits. Le blocage sélectif des flux maritimes confirme l’incapacité à maintenir le processus de mondialisation, accélère la reconfiguration en zone d’influence résiliente et autonome au regard du nexus eau-énergie-aliment-matière, renforce les options stratégiques de souveraineté, d’alliance multipolaires, et d’intégration verticale en contradiction avec la théorie de l’avantage compétitif. Le Multi, le Friend, et le Inshoring tendent à devenir les facteurs structurants d’une nouvelle géométrie résiliente de l’économie sous influence géopolitique multipolaire.
En conclusion, malgré la supériorité militaire, l’influence du complexe militaro-industriel, la pression d’Israël et de son lobby, la riposte asymétrique sous la conduite des Pasdaran confortés et la résilience probable de l’Iran galvanisée écrivent les lignes d’un combat amené à durer puis à s’affaiblir au fur et à mesure sous l’effet des quatre horloges. Ce scénario présuppose la non activation de l’option nucléaire, il n’obère par pour autant l’ouverture d’un nouveau front à la suite[xiii], ni la poursuite sur le moyen terme du cycle des confrontations avec l’Iran. La question de la manière que pourrait prendre cet apaisement sans qu’il apparaisse comme une faiblesse reste ouverte.
Enrichissement du 10 octobre 2026.
Sept mois plus tard, les hypothèses d’enlisement du conflit et d’ouverture d’un nouveau front se sont fort malheureusement confirmées. La tension reste maximale dans le détroit d’Ormuz et le détroit de Bab El Mandeb est sous la pression des Houthis du Yémen depuis début septembre, renforcant de fait la position Iranienne et soumettant l’économie mondiale à un double choc.
Source :
[i] « Quand la CIA complotait en Iran », Mark Gasiorowski, Le Monde diplomatique, Octobre 2000
[ii] « Les Iraniennes allument un brasier social », Mitra Keyvan, Le Monde diplomatique, novembre 2022
[iii] « Un défi à la nation Iranienne », Shervin Ahmadi et Marmar Kebir, Le Monde diplomatique, Juillet 2025
[iv] “ Where is Iran’s national uprising headed ? ”, 14 janvier 2026, www.civilnet.am
[v] “Time to Get Tough” Donald J. Trump, Regnery Publishing, Washington DC, 2011, réédité en 2016 et 2024 sous le titre Making America Great Again
[vi] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/03/17/la-lettre-de-demission-de-joe-kent-du-centre-national-americain-de-lutte-contre-le-terrorisme-l-iran-ne-representait-aucune-menace-imminente-pour-notre-nation_6671750_3232.html
[vii] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/03/18/guerre-en-iran-tulsi-gabbard-directrice-du-renseignement-national-contredit-donald-trump-et-affirme-que-teheran-n-avait-pas-relance-son-programme-nucleaire_6672134_3210.html
[viii] Déclaration de M. James Michael Johnson, président Républicain de la chambre des représentants, le 3 Janvier 2026 en réponse à l’enlèvement de M. Nicolas Maduro « This is not a regime change but a change of behavior of a regime »
[ix] « Donal Trump’s first Venezuela oil sale deal goes to megadonor’s company”, Financial Times, le 16 Janvier 2026
[x] https://www.connaissancedesenergies.org/afp/les-pays-de-laie-debloquent-massivement-leurs-reserves-strategiques-de-petrole-260311
[xi] https://www.connaissancedesenergies.org/afp/petrole-les-etats-unis-vont-fournir-au-marche-172-millions-de-barils-de-ses-reserves-strategiques-260312
[xii] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/03/12/seoul-embarrasse-par-le-transfert-de-materiel-des-forces-americaines-de-coree-vers-le-moyen-orient_6670717_3210.html
[xiii] “ Annual report to Congress : Military and security developments involving the People’s Republic of China – 2025 “, https://media.defense.gov